Montmartre

1.

24 janvier 2008 

           

« Le rose pour ton frère… Le bleu pour toi… Surtout, ne te trompe pas… »

La voix de sa mère, empreinte d’avertissement, traversa les brumes de son cerveau et la réveilla en sursaut. Rayba se redressa subitement sur le lit, le souffle court et le visage perlé de sueur. Scannant la pièce de son regard, elle s’aperçut qu’elle était dans sa chambre.

           

Elle soupira profondément. Ce n’était qu’un mauvais rêve. Juste un rêve où sa mère lui parlait de couleurs. Tout cela n’avait aucun sens dans son esprit embrumé. Le rose pour son frère et le bleu pour elle ? Elle ne savait même pas à quoi cela faisait référence.

 

La lumière du soleil qui lui tombait sur le visage l’arracha aux ténèbres qui entouraient son imagination. Quelle heure pouvait-il bien être ? Ses yeux s’attardèrent sur son réveil : 8 h 15 ?

 

Horrifiée, Rayba s’extirpa de son lit et se précipita hors de sa chambre pour se rendre dans celle de son frère, qui se trouvait juste en face de la sienne. Elle ne pouvait pas croire qu’elle avait autant dormi. D’habitude, elle se levait tous les matins à 6 h 30 pour s’occuper de Ryad. Depuis sa naissance, son frère souffrait d’une cardiopathie congénitale, une malformation du cœur qui affectait son développement physique. Beaucoup trop faible, Ryad avait du mal à accomplir les tâches les plus basiques, comme se laver ou s’habiller.

           

― Je suis vraiment désolée, Ryad, s’excusa-t-elle, en ouvrant la porte sans frapper au préalable.

           

Elle pénétra dans une chambre vide, très bien rangée et sentant le propre. Le ménage avait été fait de fond en comble. Le lit était vide, il n’y avait aucun drap sur le matelas. Ce qui lui paraissait très étrange.

           

― Ryad ?

           

N’obtenant aucune réponse, Rayba sentit la panique l’étreindre. Elle fit le tour de la chambre ; il n’y avait aucune trace de ce dernier. Inquiète, la jeune fille se rendit dans le salon, espérant l’y trouver, mais là non plus, rien. Elle fit le tour de la maison, sans succès.

 

À l’évidence, son frère ne pouvait qu’être chez Marthe. Cette réponse la conforta. Se rendant compte qu’elle était encore en robe de nuit, Rayba décida de prendre une douche et d’aller ensuite chez la famille Adjouma.

 

Marthe était comme une grande sœur pour elle. Elles avaient pratiquement grandi ensemble. La mère de Marthe avait été leur nourrice, à elle et Ryad, jusqu’à sa mort tragique trois ans plus tôt. Et deux ans plus tard, la mère de Rayba disparaissait à son tour après une longue maladie.

Marthe s’était alors rapprochée de Rayba et son frère, les aidant dans leurs tâches quotidiennes, afin de permettre à cette dernière de poursuivre ses études sans d’autres préoccupations que celui de son frère.

           

Une fois sa douche terminée, Rayba enfila un jean et un T-shirt et attacha ses cheveux en une queue-de-cheval, dont les boucles indisciplinées retombaient sur ses épaules. Elle s’observa dans le miroir et s’aperçut que son teint était gris et ses traits tirés. Son visage paraissait fatigué, pourtant elle se sentait en pleine forme. Elle fut tentée de se maquiller un peu, mais elle abandonna vite cette idée. Après tout, elle n’avait personne à qui plaire, et Ryad l’attendait. Se contentant d’un gloss sur ses lèvres ourlées elle finit par sortir.

 

Quelques pâtés de maisons plus loin, la jeune fille arriva chez Marthe. Celle-ci vivait avec son mari Fabrice et son frère Danza. Rayba fut surprise d’y trouver un cortège de voitures garées en face de la maison. Elle reconnut le véhicule de Fabrice, mais pas les autres. Marthe avait de la visite. Ce qui était rare dans ce petit village de trois cents habitants. Avait-elle organisé une fête ? Sans l’inviter ? Perplexe, Rayba actionna la sonnette et attendit que la porte s’ouvre sur Danza. Vêtu d’un costume noir et la mine affligée, il la contempla un instant sans rien dire, visiblement confus de la voir.

           

― Bonjour, Danza, je peux entrer ? le questionna-t-elle, le faisant brutalement sortir de sa léthargie.           

― Rayba ? bredouilla-t-il, en tentant de reprendre contenance. Qu’est-ce que tu fais ici ?           

― Je vois qu’on fait la fête sans moi, plaisanta-t-elle.

           

Au regard gêné de son interlocuteur, elle comprit qu’il ne partageait pas sa blague. Elle reprit un ton plus sérieux.

           

― Je cherche Ryad, il n’est pas à la maison. Il est à l’intérieur ?           

― Euh… marmonna celui-ci, en essayant d’éviter son regard au possible. Tu n’es pas au courant ?

           

Jetant un regard circonspect dans le voisinage, il se faufila à l’extérieur et referma rapidement la porte derrière lui, comme pour l’empêcher d’entrer.

           

― Au courant de quoi ? s’enquit-elle d’un ton agacé par son comportement étrange. Où est Ryad, Danza ?

           

Le regard contrit qu’il dardait sur elle suffit à raviver son angoisse. Quelque chose était arrivée à son frère. Danza l’éloigna doucement mais fermement de la porte.

           

― C’est quand la dernière fois que tu as vu Ryad ?           

― Danza, je n’ai pas le temps de…           

― C’est important, Rayba !

           

Il s’était exprimé d’une voix si haute qu’elle en tressaillit. Il lui parut soudain menaçant. Sa forte carrure, son teint chocolat et ses traits durs n’arrangeaient pas les choses. Rayba décida de ne pas le contrarier plus qu’il ne l’était déjà.

           

― Je l’ai vu… hier soir avant d’aller me coucher, répondit-elle en fournissant un effort de mémoire.

           

Elle avait visiblement du mal à se souvenir des événements passés, ces derniers jours. Même la dernière fois qu’elle avait vu son frère. Et Danza n’eut aucun mal à le deviner.

           

― Je vois, dit-il simplement, le visage accablé. Marthe m’avait prévenu que tu ne te souviendrais pas de ce qui s’est passé cette nuit.           

― Qu’est-ce qui s’est passé, Danza ? Dis-le-moi !           

― Ryad est mort, il y a deux jours…

           

Rayba se figea, la gorge nouée et les oreilles bourdonnant, l’isolant dans un espace insonorisé. Elle y resta cloîtrée un long moment. Danza, qui observait le moindre de ses gestes, s’inquiéta de son silence. Elle se contentait de fixer le vide, les yeux brillants de larmes et les lèvres tremblantes. Il lui accorda un petit instant pour lui permettre d’assimiler l’information.

 

Le jeune homme s’en voulait d’être porteur d’une si mauvaise nouvelle, mais Marthe avait jugé préférable que ce soit lui qui la lui annonce, persuadée qu’il s’en sortirait mieux qu’elle.

           

« Vous avez pratiquement le même âge et vous parlez le même langage propre aux ados », lui répétait-elle souvent. Comme si ses vingt et un ans ne faisaient pas de lui un adulte au même titre que sa sœur, âgée de vingt-cinq ans. D’ailleurs, Marthe pouvait penser ce qu’elle voulait, mais du haut de ses dix-sept ans, Rayba lui paraissait beaucoup plus réfléchie qu’elle.  

           

― Rayba ?

           

Son silence le préoccupait. Il posa légèrement la main sur son épaule pour la ramener à la réalité. Elle haleta de surprise et tituba en arrière, en secouant la tête en signe de dénégation.

           

― Non ! déclara-t-elle d’une voix blanche en s’essuyant furieusement les yeux. Écarte-toi de mon chemin, Danza ! Je vais chercher Ryad, et tous les deux nous allons rentrer chez nous, tu m’entends ?

           

Elle fit mine de se diriger vers la maison, mais Danza l’en empêcha fermement, sans être trop brusque.

           

― Écarte-toi, j’ai dit ! hurla-t-elle en le frappant de toutes ses forces. Ryad ! Ryad !           

― Calme-toi, tu vas alerter tout le quartier ! tenta-t-il de l’apaiser.           

― Alors, lâche-moi ! Je veux juste voir mon frère ! Danza, s’il te plaît…           

― Je ne peux pas te laisser entrer dans cet état.

           

Sa voix était sans appel. Elle eut beau plaider, il resta impassible. Incapable de se libérer de sa poigne d’acier et, épuisée, elle cessa toute résistance. Son corps fut soudain secoué de sanglots. Danza exhala un soupir las et la prit tendrement dans ses bras, l’enveloppant de ses larges épaules.

           

Rayba se laissa aller à son étreinte, son cerveau ayant du mal à encaisser la nouvelle. Ryad ne pouvait pas être mort. Depuis deux jours en plus. Impossible ! Et pourquoi personne ne lui avait rien dit, hein ? De toute façon, elle ne ressentait pas la mort de son frère, ni dans son cœur ni dans son âme. Danza se trompait, c’était une évidence. Réconfortée par cette pensée, elle se ressaisit et fit face à Danza.

           

― C’est bon, je suis calme, fit-elle d’un air conciliant. Je peux le voir maintenant ?

           

Le regard qu’elle dardait sur lui était effectivement posé, mais Danza put y déceler de l’incertitude. Elle ne le croyait pas, et n’accepterait pas la mort de son frère avant d’avoir vu son corps. Malheureusement pour elle, il n’y avait pas de corps.         

 

Comment lui annoncer que Ryad avait été incinéré hier en fin de matinée par ordre de son oncle, tandis qu’elle se débattait contre une fièvre délirante ? Une fièvre que personne ne pouvait expliquer ― pas même le médecin personnel de son oncle ― et qui, apparemment, lui avait fait perdre la mémoire, puisqu’elle ne se rappelait plus la mort de son frère.

           

Pourtant, Marthe l’avait trouvée endormie sur le cadavre de Ryad, le soir de sa mort. Elle devait donc savoir que ce dernier était décédé, non ? Tout cela était beaucoup trop compliqué pour Danza. Il ne lui dirait rien de ce qu’il savait. Il laisserait cette tâche délicate à sa sœur, puisqu’elle pensait être plus adulte que lui.

           

― Viens avec moi, l’invita-t-il.           

― Rayba ?

           

La voix de Semba El Meidah s’éleva derrière eux, tandis qu’ils se dirigeaient vers la maison. Au son de sa voix grave et impérieuse, un déferlement de souvenirs surgit dans l’esprit de la jeune fille : des flashs durs, rapides et révoltants. Mais elle les chassa aussitôt, et parvint à reprendre un peu de sa contenance perdue.

 

Danza et elle se retournèrent en même temps et aperçurent son oncle en tenue de deuil et lunettes sombres devant une limousine noire. Derrière son masque d’homme endeuillé, on devinait difficilement les émotions violentes qui tourbillonnaient en lui. De voir sa nièce ainsi collée à ce jeune homme. Il respira à fond et tenta de calmer la colère qui grondait en lui.       

           

― Oncle Semba ? fit Rayba dans un murmure à peine audible.

           

Elle s’écarta instinctivement de Danza qui la tenait par la taille. Celui-ci avait senti sa nervosité. Il se contenta de fixer cet oncle qui semblait la mettre dans cet état.

 

Il ne le connaissait que très peu et l’avait rarement vu dans les parages. Tout ce qu’il savait de lui, c’était qu’il était immensément riche, mais aussi qu’il avait coupé les ponts avec sa famille, pour réapparaître subitement à la mort de la mère de Rayba.

           

Et pour une raison quelconque, cet oncle semblait avoir un certain contrôle sur sa nièce. D’ailleurs, elle demeurait figée comme une statue, fascinée par cet homme qu’elle ne connaissait pas plus que lui-même.

           

― Je suis venu te chercher pour assister aux funérailles de Ryad. Allons-y !           

― Les funérailles de Ryad ? Mais je pensais que…

           

Abasourdie, les mots restèrent coincés dans sa gorge. Elle se tourna vers Danza, de nombreuses questions muettes dans le regard. Aussi perdu qu’elle, car Marthe avait omis de l’informer d’une veillée ailleurs que chez eux, ce dernier baissa les yeux, incapable de soutenir son regard qui dévoilait tant d’émotions.

           

Il se maudit silencieusement et promit de s’en prendre à sa sœur. Après tout, elle était responsable de tout ce cafouillis. En attendant, son silence renforçait le doute que Rayba avait déjà sur ses dires. Déçue et peinée à la fois, elle se contenta d’acquiescer mollement, puis reporta son attention sur son oncle, qui attendait impatiemment qu’elle le rejoigne.

           

Hésitante, elle respira profondément pour se donner du courage avant de se diriger vers lui. Malgré les signaux d’alerte qui se répandaient d’un bout à l’autre de son cerveau affolé, elle avança d’un pas déterminé, en s’efforçant de dissiper son malaise.

 

Rayba voulait savoir exactement ce qui était arrivé à Ryad. S’il était réellement mort, comme tout le monde semblait le croire, pourquoi n’en avait-elle aucun souvenir ? Sûrement, elle l’aurait su, et même ressenti au plus profond d’elle-même, non ? N’était-elle pas la seule gardienne de son frère ? Et l’avertissement que sa mère lui avait donné en rêve ce matin, concernant le rose et le bleu ? Qu’est-ce que tout cela avait à voir avec Ryad ?

 

Toutes ces pensées se bousculaient dans sa tête, sans qu’elle y trouve de réponses. Or, elle avait besoin de connaître la vérité. Et cette vérité, son oncle semblait être le seul capable de la lui dire. Alors, elle n’avait pas d’autre choix que de le suivre là où il voudrait bien l’emmener.