Image de Ganapathy Kumar

10.

Rayba n’avait pas eu le temps de comprendre ce qui venait d’arriver à Koudou. Elle-même retenue prisonnière dans la voiture par un homme qu’elle reconnut immédiatement. Elle voulut crier mais sa gorge était entravée par cette horrible peur qui oppressait sa poitrine.

           

― Je suis vraiment déçu, Rayba ! lâcha son visiteur d’un ton abrupt. Nous avions un rendez-vous à 20 heures, si mes souvenirs sont bons.

           

Malgré la panique, elle eut envie de lui crier sa rancœur, mais elle s’intima à la prudence et s’efforça de reprendre le contrôle d’elle-même.

           

― Je suis désolée, mon oncle, tenta-t-elle de se justifier, mais j’ai eu une urgence et je n’ai pas vu le temps passer !           

― Une urgence avec Bart ? Tu te fous de moi ? Et retire ton voile lorsque je te parle !

           

Trop furieux, il eut du mal à se contenir, malgré la présence de Souleyman, qui avait remplacé Sylvio, le chauffeur de Bart, lors de leur soudaine attaque.

 

Sylvio n’avait pas eu le temps de réagir lorsqu’il avait été assommé par une barre de fer derrière la nuque. Lui aussi avait atterri dans la fourgonnette comme la femme de ménage, et tous les deux avaient été conduits dans un endroit inconnu. Leur sort n’important guère.

           

Après avoir quitté la villa des princesses, Semba n’avait eu aucun mal à traquer Bart. Ce dernier était tellement prévisible que Semba avait finalement abandonné l’idée de lui refaire le portrait. Il avait préféré s’en tenir à la bonne vieille méthode du chantage.

           

Il savait à quel point Bart, comme tous les membres de sa famille, craignait son grand-père, et il connaissait assez de secrets impliquant ce dernier qui lui auraient coûté son héritage. Il avait tout simplement utilisé la bonne carte et le reste s’était fait tout seul. Juste à temps. Avant qu’il ne soit trop tard pour Rayba.

           

Maintenant qu’il l’avait retrouvée, il devait la faire sortir de l’île au plus vite. Si Bart se confiait à Peix, il aurait fort à faire, car celui-ci était le gardien de l’île en l’absence de son grand-père. Il avait toutes les clés du royaume. Un seul ordre de sa part et il leur serait impossible de quitter le Domaine.

Semba n’avait donc pas le temps de laisser sa jalousie prendre le dessus. Il devait mettre Rayba en sécurité. Et pour ce faire, il devait lui avouer la vérité. Sur lui. Sur ses parents. Mais surtout, sur la famille El Meidah.

           

― Oncle Semba, s’il te plaît ! plaida la jeune princesse, après avoir retiré son voile sous la menace.

           

Elle était à cran, sur le point d’exploser. Et si son oncle l’agressait encore une fois, elle ne répondrait plus d’elle. Elle en avait assez de subir ses colères. Elle voulait que pour une fois ils puissent avoir une relation normale entre un oncle et sa nièce.  

           

― Je ne suis pas ton oncle ! lâcha celui-ci du tac au tac.

           

Rayba en resta bouche bée, pas sûre d’avoir bien entendu ce qu’il venait de dire. Elle ouvrit la bouche pour lui demander de répéter, mais il la devança :

           

― Je ne suis pas ton oncle. Je ne suis même pas un membre de la famille El Meidah.

           

Il marqua une petite pause et l’étudia avec attention, cherchant à connaître son état d’esprit. Rayba avait l’air plutôt secouée, confuse et incrédule à la fois. Elle ne savait pas comment prendre cette nouvelle.

 

Devait-elle se sentir soulagée qu’il ne soit pas son oncle ? Rassurée que leur relation ambiguë n’ait rien à voir avec l’inceste ? Ou devait-elle plutôt se sentir angoissée à l’idée qu’il n’y avait maintenant plus aucune barrière entre eux ? Qu’il pouvait à tout moment obtenir d’elle ce qu’il voulait ?

 

Cette constatation la laissa pantelante. Finalement, elle se sentait encore plus perdue que lorsqu’elle était persuadée qu’il était réellement son oncle. Et maintenant qu’elle savait tout ça, qu’était-elle censée faire ? Et qu’attendait-il d’elle ?

           

― Si tu n’as jamais été mon oncle, qui es-tu alors ?

           

Ethan respira profondément avant de lui répondre de la façon la plus sincère qu’il connaisse.

           

― Je m’appelle Ethan Rodriguez. Ma mère était l’une des nombreuses concubines de ton grand-père, avoua-t-il, dans l’espoir que cette information la rendrait plus réceptive à ce qu’il avait l’intention de lui annoncer. J’ai grandi avec la plupart de tes cousins, notamment Peix, qui est l’aîné de tous. Il y a quatre ans, après la mort de ton père, j’ai été envoyé à Aniort par ton grand-père pour assurer ta protection et celle de Ryad, en me faisant passer pour votre oncle.

           

Il s’arrêta là, ne lui révélant que le strict minimum sur lui. Il aurait tout le temps de lui raconter sa vie une fois qu’ils auraient quitté l’île.

           

― Ethan Rodriguez... prononça doucement la jeune fille, comme si elle essayait encore de se persuader que tout cela était bien réel.           

― C’était le nom de mon père avant qu’il ne soit cruellement assassiné, dit-il d’un ton amer.

           

Un lourd silence de tension contenue s’ensuivit. Rayba l’observa d’un air sombre, mille et une questions se bousculant dans sa tête, qu’elle n’osait poser de peur de connaître une vérité qu’elle n’était pas encore prête à découvrir.

Elle ne savait rien sur sa famille paternelle, encore moins sur ses propres parents. Mais tôt ou tard, elle finirait par avoir les réponses à ses questions. Pour l’instant, elle voulait se concentrer sur une seule piste, celle de la mort de son frère.

C’était son obsession. Ce soir, elle avait été à deux doigts de rencontrer la mère de Bart, et peut-être même Marthe. Cette dernière savait ce qui était arrivé à son frère.

           

― Je suis vraiment navrée pour ton père, fit-elle d’un air sincère. Cette nuit, j’étais sur le point de rencontrer la princesse Éliane, la mère de Bart.           

― Je sais très bien qui elle était, déclara-t-il d’un ton coupant.           

― Elle était ? demanda Rayba, perplexe.           

― La princesse Éliane est morte il y a un an, lâcha-t-il d’un ton détaché.

           

Médusée, Rayba se sentit défaillir. La princesse Éliane morte ? Non, c’était impossible ! Sûrement, il se trompait ! Il était évident qu’il ne parlait pas de la même personne.

           

― Ce n’est pas possible ! s’indigna-t-elle d’une voix étouffée. Bart ne m’a pas dit que sa mère est morte.           

― Et il ne le fera pas tant qu’il n’aura pas fait son deuil.           

― Je ne comprends pas.           

― Bart était à l’étranger quand sa mère est décédée. N’ayant pas vu son corps, il n’a pas pu lui faire ses adieux. Depuis, il n’a jamais pu accepter sa mort.

           

Exactement comme elle. Elle n’avait pas pu voir le corps de son frère pour lui dire au revoir. Et jusque-là, elle n’acceptait pas sa mort. Cela voulait-il dire qu’elle finirait comme Bart ? Rayba sentit son corps frémir à cette sinistre pensée.

           

― Il voulait m’emmener dans la demeure de sa mère, dit-elle d’un ton vague, encore sous le choc de cette révélation.           

― Après la mort de la princesse, Bart a interdit l’accès chez elle. Personne n’y a mis les pieds depuis un an, en dehors de lui-même.           

― Alors pourquoi m’a-t-il permis d’y aller ?           

― Je n’ai pas la réponse à cette question. Tout ce que je sais, c’est que je dois te faire quitter cette île, et c’est exactement ce que nous allons faire dans l’immédiat ! l’informa-t-il d’un ton grave.           

― Quitter l’île ce soir ? Mais dans deux jours ce sont les obsèques de Ryad, je ne peux pas partir comme ça !           

― Pourtant, c’est bien ce que nous allons faire ! Je te ramène à Aniort.           

― Ne peut-on pas partir après l’enterrement ?           

― C’est ce soir qu’on doit partir, pas un autre jour !           

― Mais je voudrais faire mes adieux à Ryad !

           

La jeune fille sentit les larmes lui monter aux yeux. Frustrée, elle pencha la tête en arrière pour les empêcher de couler. Devant son désarroi, Ethan s’apaisa. Il se pencha vers elle et d’un geste furtif, sécha une larme au coin de son œil.

 

Elle le laissa faire, la tête pleine de pensées confuses. Plongeant son regard dans le sien, elle tenta de deviner ses pensées, mais son visage était impénétrable. Rayba avait du mal à déchiffrer cet homme qui, hier encore, était son oncle, et ce soir n’était plus qu’un étranger. Un étranger qui cherchait à la faire partir loin des siens.

 

Qui était-il réellement ? Et pourquoi s’était-il fait passer pour son oncle ? Pour les protéger, elle et Ryad, d’après ses dires, mais les protéger de quoi ? Ryad n’avait-il pas perdu la vie sous sa protection ? Que voulait-il d’elle ? Pouvait-elle lui faire confiance après le mauvais départ qu’ils avaient pris ?

           

― Tu ne verras pas le corps de Ryad parce qu’il n’y en a pas.           

― Quoi ?

           

Rayba sentit son cœur palpiter violemment. Cet homme était ignoble ! Il n’arrêtait pas de lui annoncer des choses effroyables les unes après les autres. Que cherchait-il à faire, au juste ?

           

― Ton frère a été incinéré le lendemain de sa mort.           

― Quoi ? Comment ça ? Et à qui a-t-on demandé la permission ? Pas à moi, en tout cas, car je ne me souviens pas d’avoir eu ce genre de conversation avec son médecin !

           

Bouleversée et meurtrie, elle ne se rendit pas compte qu’elle avait haussé la voix ni même que ses larmes s’échappaient librement de ses yeux.

           

― On ne m’a pas demandé mon avis. Je suis sa sœur tout de même, le seul membre restant de sa famille ! Mais on n’a pas daigné demander mon avis !

           

Rayba pleurait maintenant, la gorge nouée et le souffle saccadée. Elle se sentait soudain trahie, perdue et abattue. Comment avait-on pu lui faire une chose pareille ? Lui retirer ce droit de disposer du corps de son frère.

 

Elle n’avait déjà pas eu son mot à dire à la mort de son père ni de sa mère, lorsque ces derniers avaient été incinérés. Pas de corps pour ses parents. Et pas non plus de corps pour Ryad. Essayait-on de la punir ? Qu’avait-elle bien pu faire pour mériter ce genre de traitement ?

           

― Non, tu n’es pas le seul membre de sa famille, Rayba. Ton grand-père est celui qui a donné l’ordre de l’incinérer. C’est aussi lui qui a donné l’ordre de t’emmener ici, alors que tu n’étais pas censée y venir avant tes vingt et un ans. C’est ton grand-père qui dirige la vie de chaque membre de ta famille d’une main de fer. C’est pourquoi, je tiens à te ramener à Aniort avant que celui-ci ne revienne. Car s’il te trouve ici, tu ne pourras plus jamais sortir de cette île !

           

Rayba ne l’écoutait déjà plus. Son cerveau avait décidé qu’il en avait trop encaissé. Son esprit commençait lentement à se détacher de son corps. Elle se sentit brusquement très lasse, très seule et très malheureuse. Sa poitrine était si comprimée qu’elle parvenait à peine à respirer.

           

Elle voulait faire disparaître ce chagrin qui écrasait chacune des fibres de son corps. Elle voulait se laisser aller dans ce monde paisible et réconfortant dans lequel son esprit cherchait à l’entraîner. D’ailleurs, ses paupières devenaient de plus en plus lourdes.

           

― Rayba, reste avec moi !

           

Ethan prit son visage entre ses mains et tenta de la maintenir éveillée. Mais l’esprit de Rayba flottait déjà au-dessus de son corps, abandonnant celui-ci sur le siège aux côtés d’Ethan, qui sentit perdre la bataille contre la famille El Meidah lorsque la portière s’ouvrit brusquement sur des hommes en uniforme, pointant leurs armes sur lui. 

           

― Ethan Rodriguez, vous êtes en état d’arrestation pour le kidnapping de la princesse Rayba El Meidah !