Maison de campagne

2.

Le chauffeur gara la limousine devant chez elle. Surprise, Rayba lança un regard interrogateur vers son oncle qui se contenta de l’inviter à descendre de la voiture. Elle le suivit devant sa porte, et il s’effaça légèrement pour lui permettre d’ouvrir.

 

Elle s’exécuta et tous les deux pénétrèrent dans la maison familiale. La forte senteur de lavande qui accueillit l’adolescente à l’entrée lui projeta l’image de son frère, le visage radieux et riant aux éclats, de son rire mélodieux qui défrayait toujours son humeur triste.

 

Rayba leva inconsciemment les yeux vers l’escalier et crut le voir descendre les marches et s’élancer gaiement vers elle, comme à chaque fois qu’elle rentrait du lycée. Un peu plus et elle se précipitait à son tour vers lui, heureuse de le revoir en vie. Mais la vision s’estompa et ne fut plus qu’un souvenir lointain.

 

Désemparée, elle fut prise de vertiges et sentit ses jambes céder sous elle. Semba la retint de justesse avant qu’elle ne s’écroule. Rayba s’accrocha à ses bras, reconnaissante.

           

Tandis qu’elle essayait de reprendre ses esprits, ce dernier la plaqua brusquement contre le mur et l’obligea à le regarder. Les traits de son visage étaient déformés par la colère et un éclair malsain obscurcissait ses prunelles.

 

Effarée, Rayba laissa échapper un cri de panique. Son cœur se mit à battre à tout rompre. Elle fut tentée de le repousser, mais elle se ravisa, sachant qu’elle n’était pas de taille à lutter contre lui, mais surtout, elle redoutait les conséquences de sa tentative de révolte. De plus, le souvenir de leur altercation lors de sa dernière visite chez lui devint plus vivace que jamais, mettant son esprit à rude épreuve. La jeune fille comprit très vite qu’elle avait tout intérêt à se faire toute petite. Ce faisant, elle soutint son regard méchant en serrant douloureusement les dents pour ne pas éclater en sanglots.

           

― Dans moins d’une heure, les membres de ta famille paternelle vont débarquer ici pour les funérailles de Ryad. Tout comme toi, ils veulent des réponses et ils espèrent que tu pourras leur en fournir ― même si nous savons tous les deux que tu en es tout à fait incapable dans l’immédiat. Ces gens-là ne te feront aucun cadeau ! S’ils ressentent la moindre faiblesse de ta part, ils feront de ta vie un enfer ! Alors, à moins de te voir jugée coupable de la mort de ton frère, je te conseille fortement de te ressaisir au plus vite et de reprendre le contrôle absolu de ton être ! On est bien clairs ?

           

Rayba acquiesça vivement, l’estomac si douloureusement noué qu’elle en eut la nausée. Elle se fit violence pour faire disparaître cette sensation désagréable ― du moins jusqu’à ce qu’il la relâche. Semba sonda son regard pour s’assurer qu’elle avait bien compris ses paroles. Satisfait, il la libéra enfin.

           

Rayba se précipita immédiatement dans les toilettes où elle s’enferma avant de vider complètement son estomac. Toute cette affaire : de funérailles, de famille paternelle, sans oublier la personnalité dominante de son oncle, mettait ses nerfs à vif. 

 

Elle s’en voulait amèrement de ne pas être assez courageuse face à ce dernier. Elle ne comprenait pas qu’elle puisse être sous l’emprise d’un homme qu’elle n’avait rencontré que deux fois dans sa vie, avant et après la mort de sa mère.

 

Qu’est-ce qui lui avait pris de se tourner vers lui pour obtenir de l’aide qui, non seulement n’avait servi à rien, mais qui plus est, lui causait beaucoup de tort ? Après s’être nettoyée, elle s’offrit un moment pour réfléchir à sa situation.

           

Comment en était-elle arrivée là ? De sa vie solitaire et tranquille avec son frère, elle se retrouvait avec une famille inconnue sur les bras qui cherchait à la rendre folle. Tout ce qu’elle voulait, elle, c’était connaître la vérité sur la mort de son frère, si toutefois, il l’était réellement.

           

Pourquoi était-ce si difficile d’avoir les réponses aux questions qu’elle se posait ? Et pourquoi Ryad l’avait-il abandonnée sans même un au revoir ? Et cette histoire de rose et de bleu, pourquoi n’arrivait-elle pas à se la sortir de la tête ?

 

Fatiguée émotionnellement, son corps fut secoué de sanglots. Rayba laissa couler l’eau du robinet puis prit une serviette et plongea son visage dans le tissu moelleux afin d’étouffer ses pleurs.

           

Son oncle n’avait pas besoin de l’entendre pleurer. Et il n’avait pas non plus besoin de l’attendre, car elle pouvait rester enfermée là éternellement que cela ne la dérangerait pas le moins du monde.

 

Elle voulait qu’on la laisse seule. Seule avec ses pensées, seule avec son malheur et seule avec son chagrin. Peut-être se réveillerait-elle alors de ce cauchemar ? Et tout redeviendrait comme avant ?

 

Même si elle en doutait au plus profond d’elle-même, elle pouvait au moins prétendre que cela se réaliserait. Mais pour ça, elle avait besoin d’être seule et tranquille.

           

― Rayba ? Ouvre cette porte !  

           

La voix impatiente de Semba la fit tressaillir. Malgré la peur qui se déversait en elle, la jeune fille lui obéit immédiatement. Elle s’essuya rapidement le visage et inspira profondément avant de lui permettre de la rejoindre dans la petite pièce. Elle se tint immobile, le regard figé sur lui, tandis qu’il restait campé devant la porte, le visage impassible et le regard énigmatique.

           

Rayba était aussi grande que lui, mais il la dépassait d’une tête. Dans la lumière du jour qui traversait la petite fenêtre de la pièce, celle-ci se rendit compte que la peau de ce dernier n’était pas aussi blanche qu’elle le pensait mais plutôt mate.

 

Ses cheveux bruns courts formaient un dégradé de boucles souples ; sa peau lisse et ses traits fins lui faisaient paraître plus jeune que les trente-deux ans de Fabrice ; et ses yeux étaient d’un gris électrique, presque translucide, quand ceux de Ryad étaient métalliques.

           

Ryad.

 

Elle sentit une douleur sourde dans sa poitrine qui la fit haleter.

           

― Si tu te sens mieux, on peut monter dans ta chambre, maintenant, fit Semba calmement. J’ai quelque chose pour toi.

           

Son regard s’adoucit et Rayba crut même déceler l’ébauche d’un sourire. Elle l’aurait volontiers suivi s’il n’avait pas l’intention de l’emmener à l’étage. La jeune fille savait très bien ce qu’il comptait faire une fois là-haut. Mais cette fois, elle ne se laisserait pas surprendre. Elle était chez elle, après tout ! 

           

― Non, pas dans ma chambre ! lâcha-t-elle sur un ton de révolte. 

           

Toute résolution de maîtrise de soi s’envola en un clin d’œil. Semba soupira d’impatience.

           

― La dernière fois, tu étais beaucoup plus docile. Qu’est-ce qui a changé, cette fois ?           

― Pas ici, s’il te plaît, se contenta-t-elle de répondre, en s’efforçant de combattre les larmes qui commençaient à se manifester.   

           

Semba n’insista pas. Après tout, elle n’avait pas tort. Ce n’était ni le moment ni le lieu. Il hocha simplement la tête et s’approcha d’elle, le regard froid. Sous la panique, Rayba eut un mouvement de recul et se heurta contre le mur. Semba s’arrêta à mi-chemin et, fouillant dans le sac qu’il tenait à la main, il en ressortit une longue robe noire.

           

― Ta robe de deuil. Je veux que tu la portes maintenant, ordonna-t-il, imperturbable. 

           

Le regard intense qu’il fixa sur l’adolescente lui fit comprendre ce qu’il attendait d’elle. Et cette fois, elle savait qu’il ne tolérerait aucun refus de sa part.

 

Alors, avec une légère hésitation, Rayba commença à se déshabiller devant lui, morte de honte, tandis qu’il l’observait sans aucune gêne, on aurait dit qu’il y prenait même un plaisir pervers.

           

Tout en retirant son T-shirt, Rayba fournissait des efforts désespérés pour faire disparaître cette soudaine bouffée de chaleur qui l’avait envahie. Tandis qu’elle prenait son temps pour se débarrasser de son haut, la sonnerie de la porte d’entrée retentit. Rayba retint un soupir de soulagement.

           

― J’y vais. Habille-toi rapidement !

 

Semba lui remit la robe puis sortit en refermant la porte derrière lui. Contrarié, il se dirigea vers l’entrée en fulminant de rage. Il jeta un coup d’œil à sa montre ; il avait encore trente minutes avant l’arrivée de leurs invités. Qui pouvait-ce bien être ? Il ouvrit la porte sur un jeune homme blond en tenue de deuil comme lui, dont le sourire condescendant s’élargit à sa vue. 

           

― Tiens, tiens, qui avons-nous là ? laissa échapper le jeune homme qui se tourna ensuite vers deux hommes, vêtus à l’identique, qui se tenaient un peu en retrait derrière lui.           

― Ethan Rodriguez, plus connu sous le nom d’oncle Semba ! lâcha l’un des deux hommes en riant, aussitôt imité par ses compagnons.           

― Qu’est-ce que tu fais ici, Peix ? demanda Semba d’une voix nouée par la colère.

           

Son interlocuteur se tourna finalement vers lui et le considéra d’un air arrogant.

           

― Tu sais bien que je suis ici pour Rayba, alors où est-elle ?           

― Je ne vois pas l’Ancien, où est-il ? répliqua Semba en éludant sa question.            

― Je n’ai aucun compte à te rendre, Rodriguez ! Tout ce que tu as besoin de savoir, c’est que je suis chargé de conduire ma cousine au Domaine. Et si ça te pose un problème, tu n’auras qu’à appeler l’Ancien toi-même ! déclara Peix d’un ton venimeux.  

           

Semba ne broncha pas. Il se retenait difficilement pour ne pas le cribler d’insultes et même le rouer de coups, comme il avait souvent eu à le faire plus jeune, mais il ne ferait qu’aggraver sa situation. Il était déjà dans le collimateur de l’Ancien. Et s’il avait l’intention de rester au Domaine pour surveiller Rayba, il n’avait pas d’autre option que de supporter cet enfoiré ! 

           

― Boss, ça va ? s’informa son chauffeur et garde du corps qui avait senti les embrouilles en apercevant les nouveaux visiteurs.           

― Tout va très bien, Souleyman. J’aurais juste besoin que tu veilles sur mes invités le temps que j’aille chercher Rayba. Je ne voudrais surtout pas qu’ils s’invitent à l’intérieur sans mon autorisation.

           

En disant cela, il jaugea Peix d’un air méfiant.

           

― Ok ! acquiesça Souleyman qui vint se poster devant la porte d’entrée pour empêcher toute intrusion.

           

Sa taille de gorille, son teint d’ébène et son air impitoyable dissuadèrent Peix et ses amis de tenter quoi que ce soit. Avec un sourire suffisant, Semba retourna à l’intérieur et pénétra dans les toilettes où il s’enferma avec Rayba, qui était maintenant fin prête, pour lui donner les dernières directives.

 

Dix minutes plus tard, il la présenta devant Peix, le visage camouflé sous un voile sombre.

           

― Bonjour, Rayba ! Je suis Peix, ton cousin, se présenta-t-il d’une voix polie et un sourire charmeur sur les lèvres. Je suis vraiment désolé pour Ryad, mes condoléances !               

           

Rayba le considéra avec des yeux brillants d’émotion, se maudissant d’être aussi vulnérable à chaque fois qu’on prononçait le nom de son frère. Elle allait devoir faire un grand travail sur elle-même, autrement elle en subirait les conséquences. Semba l’avait assez sermonnée à ce sujet.

Elle respira à fond et força un sourire sur son visage.

           

― Merci, Peix. Je suis désolée de faire ta connaissance dans de telles circonstances.

           

Pris au dépourvu et touché par ses paroles, Peix ne sut que répondre. Il se contenta de garder le silence tout en essayant de détailler son visage sous ce fichu voile. Il détestait la coutume familiale qui voulait que les femmes soient voilées pendant le deuil. Il ne pourrait découvrir le visage de sa cousine que dans deux semaines.

 

Quelle torture !

           

Il se réjouissait néanmoins de savoir qu’elle était une personne aimable. Avec ça en tête, ils se mirent en route pour le Domaine, une petite île qui appartenait à la famille El Meidah.

 

Il fut convenu que Rayba resterait seule dans la limousine, tandis que Semba et Peix voyageraient dans des voitures séparées.

           

Durant les trois heures de trajet, Rayba put enfin faire le deuil de son frère et de sa vie avec lui. Elle versa des larmes de chagrin, de colère et d’amertume, sans se soucier du chauffeur qui l’observait discrètement dans le rétroviseur. Désormais, elle quittait son ancienne vie pour aller s’installer auprès de la famille de son père, alors même que cette dernière lui était inconnue.