Image de Sean Oulashin

5.

À 18 h 30, Rayba quitta sa chambre et emprunta l’escalier pour se rendre au salon. Les filles avaient fini leur service et étaient toutes rentrées chez elles. Quant à Asanty et Mina, Rayba leur avait accordé une heure de temps libre, et ces dernières en avaient profité pour accompagner les autres.

           

La jeune princesse se trouvait donc seule dans la maison. En bas, elle se dirigea vers la cuisine et se servit un verre d’eau puis se rendit dans le salon.

           

― Il était temps que tu arrives ! l’interpella cette voix grave qui faisait désagréablement palpiter son cœur.

           

Rayba sursauta brusquement et son verre lui échappa des doigts pour aller rouler bruyamment sur le parquet. Obnubilée par Semba qui se tenait à quelques pas d’elle, elle ignora son verre, s’immobilisa et le toisa avec toute la froideur dont elle était capable, tout en s’efforçant de chasser la panique qui l’envahissait.

           

― Oncle Semba ? Il n’est pas encore 20 heures…           

― C’est vrai, mais l’attente me paraissait trop longue, répondit-il en s’approchant d’elle.

           

Rayba recula vivement pour mettre davantage d’espace entre eux. Elle sentait ses efforts pour contrôler sa peur s’effriter peu à peu. Son cœur battait si fort qu’elle était persuadée qu’il pouvait l’entendre. Désemparée, elle jeta un rapide coup d’œil autour d’eux, comme pour chercher une arme qui pourrait l’aider à se défendre contre Semba, si besoin était. 

           

― Asanty et Mina sont dans le jardin, le prévint-elle, sachant fort bien que ces dernières étaient à des kilomètres de là.           

― Qu’elles viennent alors, fit-il en la regardant avec concupiscence. 

           

Semba était maintenant si près d’elle qu’il pouvait entendre les battements précipités de son cœur et sa respiration saccadée.

Rayba resta figée, la peur ayant envahi ses yeux. Elle regrettait Asanty. Il lui semblait que sans sa demoiselle de compagnie son courage l’avait désertée. Elle se sentit soudain vulnérable, incapable de se libérer de l’étreinte de Semba ; incapable de repousser ses doigts qui caressaient délicatement ses cheveux et qui effleuraient maintenant son visage pour se poser sur ses lèvres chevrotantes.

           

La princesse ferma brièvement les paupières et se sentit alors transportée dans ses souvenirs. Avec une nette précision, elle revit les événements passés deux jours plus tôt. Cette nuit-là, Semba l’avait fait entrer chez lui et aussitôt, sans la prévenir, il l’avait embrassée avec une telle fougue qu’elle en avait eu le tournis.

           

Interdite et effrayée, elle l’avait laissé faire pendant un moment, puis, lorsqu’il avait commencé à promener ses doigts sur son corps, elle avait instinctivement mordu sa lèvre inférieure jusqu’au sang.

 

Enragé, Semba l’avait repoussée brusquement en la giflant si violemment qu’elle avait heurté sa tête contre le mur avant de s’écrouler par terre. Sous le choc, elle s’était mise à pleurer avec l’énergie du désespoir jusqu’à ce que Semba la prenne dans ses bras et la console tendrement en lui murmurant des mots de réconfort à l’oreille.

 

Il l’avait ensuite installée sur le canapé avant de disparaître un moment de la pièce pour revenir avec un sac de médicaments et une enveloppe pleine de billets, qu’il lui avait remis. Confuse et reconnaissante à la fois, Rayba l’avait remercié en lui promettant de lui offrir sa virginité à leur prochaine rencontre… si Ryad survivait cette nuit.

 

Mais il n’avait malheureusement pas survécu. Son frère ne lui avait pas laissé le temps de rentrer chez elle. Dix minutes. C’était le temps qu’il lui avait fallu pour être à la maison.

           

Dix petites minutes. Mais Ryad n’avait pas pu attendre. Il ne lui avait même pas laissé le temps de lui donner ses médicaments. Il ne lui avait pas non plus laissé le temps de lui dire au revoir ni de le serrer une dernière fois dans ses bras, en lui promettant que les choses s’arrangeraient pour tous les deux.

           

En effet, elle avait reçu de l’argent. Beaucoup d’argent. Assez pour financer son opération. « Son cœur est si faible qu’il ne survivra pas la fin de ce mois », lui avait annoncé son médecin, dix jours plus tôt. Non, elle n’avait pas eu le temps. Et tout ça, à cause de son oncle. S’il ne l’avait pas retenue aussi longtemps, peut-être que Ryad serait encore en vie.

           

Rayba rouvrit ses yeux et son regard se perdit dans le vide. Elle sentit que quelque chose en elle venait de céder. Mais elle ne semblait pas savoir quoi exactement.

 

Était-ce son cœur ? Son cerveau, peut-être ? Ou les deux à la fois ? Dans tous les cas, elle ne sentait plus ses membres et ne ressentait plus aucune émotion. Elle n’était plus qu’une enveloppe charnelle dont l’âme s’était éclipsée.

 

Pour combien de temps ? Elle n’en avait pas la moindre idée. Serait-ce permanent ? Comment le savoir lorsque son âme ne lui obéissait pas ? Celle-ci n’en faisait qu’à sa tête. Il y avait des jours où Rayba se sentait bien en vie et d’autres jours où son esprit semblait flotter hors de son corps.

           

Et à ces moments-là, elle se voyait faire des choses qui n’avaient ni queue ni tête. Si encore cela se limitait à sa propre personne. Mais non ! Elle voyait aussi les gens autour d’elle adopter des comportements étranges.

 

Comme la fois où sa mère, en versant toutes les larmes de son corps, avait brûlé l’une de ses petites poupées de collection sur lesquelles étaient inscrites les prénoms de chaque membre de leur maisonnée.

           

Rayba n’avait pas pu voir le prénom inscrit sur cette poupée, mais quelques jours plus tard, son père mourrait. Et deux autres poupées avaient suivi, avant la mort de Tati Aurélia, la mère de Marthe. Et quelques jours après, sa propre mère perdait la vie.  

 

Tout cela n’avait aucun sens pour son cerveau instable. C’était ainsi qu’elle le qualifiait. Instable et imprévisible. Et à cet instant, celui-ci n’avait rien trouvé de mieux que de déserter.

           

Sur le point de l’embrasser, Semba la sentit frissonner de tout son corps. Alarmé, il cessa net et la fixa droit dans les yeux. Prostrée dans une immobilité inquiétante, le regard hagard, elle semblait déboussolée. Il comprit immédiatement : elle était en état de choc. Exactement comme le lendemain de la mort de Ryad.

           

― Rayba ? fit-il d’une voix adoucie par le remords. 

           

Il prit délicatement son visage entre ses mains et fouilla son regard inanimé. Elle ne réagit pas tout de suite, mais lorsqu’il tenta de la serrer contre lui, il la sentit repousser son étreinte, timidement d’abord, puis farouchement en laissant échapper un hurlement déchirant.

           

― Je te déteste, je te déteste ! se mit-elle à sangloter en frappant son torse de ses poings. Je n’ai pas pu lui dire au revoir… Je n’ai pas pu… Je suis arrivée trop tard… Je n’ai pas pu...

           

Le cœur en émoi, Semba ne réagit pas à ses coups. Il la laissa faire. Il le méritait amplement. Il sentit un accès de culpabilité monter en lui, et son esprit fut paralysé par l’amertume et la tristesse.

 

Cette nuit, il s’était laissé consumer par son désir pour elle, au lieu de venir en aide à Ryad. Il aurait pourtant pu le sauver. Il avait les médicaments et l’argent pour son opération. Et même si Ryad était condamné, il aurait tout de même pu lui accorder quelques jours, voire quelques semaines de plus, auprès de sa sœur.

 

Mais au lieu de cela, Semba avait préféré laisser libre cours à sa passion pour elle. Une passion toxique, dévorante et destructrice. À cause de lui, Ryad était parti plus tôt et Rayba se trouvait désormais sur l’île, à la merci d’une famille qu’elle n’était pas censée rencontrer avant ses vingt et un ans. Semba fut soudain submergé par un sentiment de perte.

           

Dévastée et à bout de force, Rayba avait fini par se calmer et était retombée dans son apathie. Conscient de sa fébrilité, Semba la souleva délicatement dans ses bras pour la porter dans sa chambre, puis l’installa sur le lit avant de caresser tendrement ses cheveux, comme pour la bercer.

La jeune princesse ne réagit pas, le regard voilé par des bribes de souvenirs de cette nuit tragique.

           

― … Marthe, bredouilla-t-elle d’une voix atone. Marthe… Elle ne lui a pas donné le bon… Le rose pour Ryad… Le bleu pour Rayba… Le rose pour ton frère… Le bleu pour toi…

           

Elle ne cessait de murmurer les mêmes mots indistincts comme une litanie, avant de sombrer dans un sommeil chaotique. Tandis que Semba observait les traits de son visage se détendre et retrouver leur pureté, son instinct protecteur remonta immédiatement à la surface.

           

Il fit la promesse solennelle de tout mettre en œuvre pour la faire quitter l’île avant qu’il ne soit trop tard. Il lui restait moins de quarante-huit heures avant le retour de l’Ancien pour trouver un plan efficace.

 

Après s’être assuré qu’elle dormait paisiblement, Semba quitta la villa avant le retour des demoiselles de compagnie. Ayant pris soin de nettoyer les traces de son passage, ces dernières ne soupçonnèrent pas l’incident qui venait de se produire.

 

Et Rayba n’en aurait certainement plus le souvenir à son réveil, car son esprit était instable et imprévisible.