Image de Matt Howard

8.

Après le départ d’Asanty, la limousine s’engagea sur une route étroite, sombre et déserte, puis traversa la forêt pendant encore un long moment avant de s’arrêter devant un immense portail, derrière lequel s’élevait des arbres austères d’une taille impressionnante.

           

― Nous sommes arrivés, princesse, annonça Bart en se penchant en avant vers elle, comme s’il voulait lui faire une confidence. Avant de sortir de la voiture, j’ai besoin de m’assurer que je peux te faire entièrement confiance, car l’endroit où nous allons est un peu spécial.           

― Spécial ? demanda Rayba d’un ton inquisiteur.           

― Vivant dans un lieu très isolé, Mère a installé un système de sécurité assez singulier dans le but de décourager les visiteurs indésirables.           

― Mais la princesse Éliane est au courant de notre visite, n’est-ce pas ?           

― Bien sûr, mais tout de même, elle préfère prendre ses précautions, même avec moi, son propre fils, fit-il en souriant.           

― Je comprends. Dis-moi ce que je dois faire, alors.

           

Sa facilité à vouloir coopérer sans même savoir ce qu’il allait lui demander l’étonna. Elle semblait déterminée à rencontrer sa mère, en espérant certainement y trouver cette Marthe qu’elle souhaitait tant voir. Si c’était le cas, elle ne serait pas déçue, pensa Bart.

           

― Je vois que tu es le genre téméraire et c’est très bien, la complimenta-t-il. Voyons voir si tu peux aller jusqu’au bout de cette aventure. Si je dois te faire entièrement confiance, il va falloir que tu retires ce voile.

           

Prise au dépourvu, Rayba le dévisagea, interdite. Sans ciller, il la fixa en silence.

           

― Retirer mon voile ? Je pensais que c’était la coutume de ne pas voir le visage d’une princesse en deuil ? s’enquit-elle d’une voix mal assurée.

           

Elle sentait que la situation commençait à lui échapper complètement. D’abord Asanty, qui l’avait lâchée à la dernière minute, et maintenant son cousin, qu’elle venait tout juste de rencontrer et qui lui demandait de retirer son voile, alors que son oncle le lui avait formellement interdit.

           

« La coutume familiale veut qu’une princesse porte le voile en période de deuil pendant une durée de quinze jours. Tu ne dois montrer ton visage à aucun mâle de la famille, au risque d’en subir des conséquences graves », avait-il clairement spécifié.

           

Elle n’avait pas osé lui demander pourquoi lui seul pouvait voir son visage si c’était interdit aux hommes de sa famille. N’était-il pas son oncle, en l’occurrence un membre de sa famille ? Et en parlant d’oncle, pourquoi se comportait-il avec elle comme si elle était sa femme et non sa nièce ? Était-ce aussi une coutume familiale ?

           

― C’est bien la tradition, répondit Bart franchement, l’interrompant dans ses réflexions. Toutefois, tu ne pourras pas pénétrer dans la demeure de Mère ainsi couverte. Elle doit pouvoir t’identifier à travers ses nombreuses caméras cachées avant de nous en donner l’accès, tu comprends ? Mais si tu préfères garder ton voile, je ne vois pas d’autre solution que celle de devoir reporter la rencontre à un autre jour, une fois que la période de deuil sera passée. C’est ce que tu veux ?

           

Le ton légèrement accablant de sa voix insinua le doute dans l’esprit de la jeune princesse. Elle lui jeta un regard nerveux tandis que son cerveau réfléchissait rapidement.

 

Que faire ?

           

Elle ne voulait pas remettre sa visite chez sa tante à un autre jour, mais d’un autre côté, elle ne se sentait pas à l’aise de retirer ce voile qui, en quelque sorte, lui apportait une certaine protection contre les réactions inattendues des mâles de cette famille qu’elle commençait seulement à découvrir. Sa relation ambiguë avec son oncle renforçait à juste titre ce sentiment.

           

― Rayba ?

           

La voix de Bart se fit pressante. Elle devait prendre une décision au plus vite. En dépit de sa réticence à se dévoiler à son cousin, la balance pencha en faveur de la rencontre avec sa tante. Quelque chose dans le tréfonds de son âme l’obligeait à la voir ce soir et pas un autre jour.

           

Alors sans un mot, elle leva la main vers son voile et le releva lentement, exposant la pureté de son visage et ses yeux d’un noir profond au regard à la fois surpris et impressionné de son cousin, qui l’observa un long moment avant de se reprendre subitement.

           

― Merci de m’avoir accordé ta confiance, princesse, articula-t-il en s’efforçant d’adopter un ton neutre.

           

Qu’est-ce qui lui avait pris de lui sortir un tel mensonge ? Était-ce juste pour la mettre à l’épreuve ou pour contester l’autorité de son grand-père ? Un peu des deux, à vrai dire.

 

Cette coutume était tout simplement inepte. Pour lui, deuil ou pas, aucune femme ne devrait camoufler sa beauté et se soumettre à une tradition obsolète. Et il n’acceptait pas de devoir rencontrer sa cousine pour la première fois dans cet état. Attendre quinze jours pour découvrir son visage ?

 

Très peu pour lui !

 

Mais ça, Rayba n’avait pas besoin de le savoir. Et lorsqu’elle découvrirait la supercherie, elle ne pourrait pas lui en vouloir car il aurait exaucé son vœu. De cette façon, tout le monde serait servi.

           

― Promets-moi que ça restera entre nous, souffla la princesse d’un ton angoissé.

           

Si son oncle venait à l’apprendre, elle subirait encore ses terribles colères. Quant à son grand-père, ne l’ayant pas encore rencontré, elle ne le redoutait pas dans l’immédiat. Dans tous les cas, il ne devait pas être pire que son oncle.

           

― Comme tout ce qui va se passer cette nuit, je te le promets, la rassura Bart en levant la main vers elle pour glisser légèrement une mèche rebelle derrière son oreille. Il est temps d’y aller, maintenant.

           

Il lui tendit la main qu’elle accepta sans hésiter puis ouvrit la portière, mais à ce moment-là, il sentit son téléphone portable vibrer dans la poche de son pantalon. Il se figea une fraction de seconde puis, sans aucune raison apparente, referma la portière et se tourna vers Rayba, les yeux brillants d’un éclat étrange. 

           

― Attends-moi ici, je reviens, dit-il, visiblement nerveux. Pendant ce temps, remets ton voile, s’il te plaît.           

― Bart ?           

― Ce n’est rien, rassure-toi. Je vais juste parler au chauffeur. Je ne serai pas long.

           

Sans plus attendre, il sortit furtivement de la voiture et referma derrière lui. Un peu inquiète par ce changement soudain, Rayba recouvrit son visage et attendit son retour, comme il le lui avait demandé.

           

À l’extérieur, la nuit s’était déjà bien installée et la lune nimbait le paysage d’une lueur douce. Bart retira son téléphone de sa poche et jeta un coup d’œil à l’écran. Il laissa échapper un long soupir, puis se dirigea vers le conducteur qui se tenait debout, attendant son signal.

           

― Changement de programme ! lui annonça-t-il, l’air préoccupé. On suit le plan b. Je te ferai signe dès que je peux.           

― Très bien, Sanii.

           

Le chauffeur inclina légèrement la tête et, sans tarder, s’installa au volant. Et lorsque Bart lui fit signe de partir, il démarra aussitôt, en prenant soin de verrouiller les portes arrière, au cas où la princesse s’inquiéterait de ne pas voir le prince revenir.

Le regard sombre, Bart fixa le véhicule jusqu’à ce qu’il disparaisse de sa vue puis envoya un message sur son téléphone et attendit quelques instants avant de se diriger d’un pas déterminé vers le portail.