Image de Sebastian Pichler

9.

À 19 h 45, la berline bleu métallisé de Semba s’arrêta devant les grilles de la villa des princesses. Il descendit de sa voiture, impeccablement vêtu d’un costume gris, faisant fi du protocole. L’Ancien étant absent, il pouvait se permettre un écart de conduite. Demain, il se forcerait à rentrer dans le moule.

           

Semba s’approcha de la cabine de sécurité, agacé par cette procédure qui interdisait toute voiture, autre que celle de l’Ancien, de pénétrer dans l’enceinte de la résidence. Il devait donc parcourir l’énorme jardin à la marche. Heureusement que le temps s’était rafraîchi.

           

― Bonsoir, M. Rodriguez, le salua l’un des deux gardiens en uniforme. Vous n’êtes pas avec la princesse ?            

― Pourquoi ? répliqua-t-il d’un ton sec et les sourcils froncés. La dernière fois que je l’ai vue, elle était à l’intérieur et devrait donc s’y trouver.           

― Elle n’est pas encore rentrée, se hasarda le même gardien.           

― Quoi ? le coupa froidement Semba en le foudroyant du regard. Comment ça, elle n’est pas encore rentrée ? Elle n’est pas censée quitter la villa sans mon autorisation ! Et pourquoi personne ne m’a prévenu avant son départ ?

           

Il avait du mal à se contenir. Il avait toujours su que ces gardiens étaient des incapables. Comment pouvait-on protéger une princesse en la laissant sortir à sa guise ? Il y avait des règles à respecter, bon sang !

 

Devant sa mine outragée, les gardiens se sentirent très confus.     

           

― Où est-elle allée et avec qui ? Et vous avez plutôt intérêt à me fournir des réponses ou vous êtes tous les deux virés !           

― Sanii Barthélémy est venu la chercher, il y a à peu près trois quarts d’heure.           

― Vous l’avez laissée partir avec le prince tout en sachant pertinemment qu’il n’est pas autorisé à accompagner les princesses sans l’accord d’un membre attitré !           

― Monsieur, Sanii Barthélémy a appelé Sanii Peix devant nous, et ce dernier nous a confirmé son accord.           

― Eh bien, je vous apprends qu’il vous a induits en erreur, car au moment précis où vous avez reçu cette confirmation, Peix et moi étions ensemble. Et je ne me souviens pas l’avoir entendu confirmer quoi que ce soit avec Bart, bande d’incapables ! Je vais aller trouver le prince et une fois que j’aurai mis la main sur lui, préparez-vous à trouver un autre emploi ! D’ailleurs, vous avez de la chance de vous en tirer avec un simple licenciement.

           

Furieux, il pénétra dans sa voiture et démarra en trombe en direction du seul endroit où il était sûr de trouver ce petit impudent de Bart. Il allait sérieusement se charger de son cas. Et cette fois, il ne serait pas aussi indulgent, n’en déplaise à la princesse Éliane !

 

***

 

           

À 20 h 39, Sylvio Goncalves se gara dans le parking d’un hôtel particulier et attendit les instructions. Pendant ce temps dans la voiture, Rayba venait de terminer sa conversation téléphonique. Elle raccrocha le combiné et s’adossa contre le dossier de son siège avec un soupir résigné.

Bart venait de la joindre sur la ligne privée de la limousine pour lui apprendre qu’il avait une affaire urgente à régler et qu’il la rejoindrait un peu plus tard chez sa mère. Que l’une de ses demoiselles de compagnie viendrait la prendre pour l’y emmener. Et qu’elle devait juste lui faire confiance.

 

Avait-elle seulement le choix ? Elle soupira longuement, ne sachant plus quoi penser. Cette histoire de rencontre commençait à prendre des proportions abracadabrantes. Elle se demandait même si elle ne devrait pas plutôt tout laisser tomber et rentrer à la villa.

Elle était absorbée dans ses pensées quand la portière s’ouvrit subitement sur Koudou.

           

― Bonsoir, Idae ! Je suis Koudou, la femme de ménage. Vous vous souvenez de moi, n’est-ce pas ? dit-elle en pénétrant dans l’habitacle et refermant la porte derrière elle pour éviter les regards curieux.

           

Rayba marqua un temps d’hésitation et détailla la jeune femme vêtue d’un jean et d’une chemise blanche, et les cheveux raides au carré avec une frange. Elle ne la reconnut pas tout de suite, mais son visage lui paraissait quelque peu familier. Et le fait que Bart l’ait prévenue que l’une de ses demoiselles viendrait la chercher ne l’inquiéta pas outre mesure.

           

― Koudou, c’est ça ? feignit-elle en esquissant un petit sourire.           

― C’est bien ça, Idae. Je suis désolée de venir ainsi à l’improviste, mais je suis envoyée par Asanty.           

― Asanty ? Je pensais que le prince Bart t’avait envoyée ?           

― Euh… oui, tout à fait, Idae ! se rattrapa cette dernière lorsqu’elle vit les sourcils de la princesse se lever d’un air suspicieux. Sanii Bart est passé par Asanty pour me joindre, c’est pour ça.           

― Ah, d’accord ! Quel est le programme ?           

― Eh bien, si vous voulez bien me suivre, je dois vous accompagner à l’endroit convenu.           

― Chez la princesse Éliane, c’est ça ?           

― C’est bien ça, Idae, confirma Koudou, soulagée de se faire souffler les informations aussi facilement. Il faut y aller maintenant, Idae !

           

Elle tenta difficilement de cacher l’urgence dans sa voix. Rayba la sentit nerveuse, mais ne voulant pas rester une minute de plus dans la voiture, elle se contenta de la suivre. Cette fois, le programme n’avait pas intérêt à changer, sinon elle prendrait les choses en main ! 

           

Mais à l’instant où Koudou posait le pied au sol, elle fut brutalement saisie par un bras robuste tandis qu’une large main se plaquait sur sa bouche pour l’empêcher de crier. Sous la panique, elle se débattit frénétiquement mais finit par abandonner la lutte quand elle fut violemment projetée dans une fourgonnette. Sa dernière pensée fut pour la princesse.

 

*** 

 

           

Lorsque Asanty et Mina rentrèrent à la villa à 21 heures, sous un velours nocturne parsemé d’étoiles scintillantes, elles furent surprises de ne pas y trouver la princesse alors qu’il était convenu qu’elle serait de retour à cette heure-ci. Bart le leur avait confirmé.

           

Inquiète, Asanty tenta de contacter ce dernier, mais sans succès. Elle appela alors partout où elle pouvait le joindre, là non plus, elle n’eut aucun résultat. Désemparée, elle sentit monter une grande tension en elle tandis qu’une houle de pensées perturbait son cerveau.

           

Le plan ne s’était pas déroulé comme prévu. Elle aurait de gros ennuis. Et si la princesse ne rentrait pas cette nuit, elle perdrait définitivement son emploi. Mais au-delà de ça, elle s’inquiétait pour le sort de la princesse. Que lui était-il arrivé ? Bart s’en était-il tenu à leur plan initial ? Pourquoi ne répondait-il pas à ses appels ?

           

Son téléphone portable était complètement hors service. Et cela ne voulait dire qu’une seule chose : il n’était plus sur l’île. Oh, non ! Bart ne pouvait pas lui faire ça ! Il n’aurait jamais pu.

 

Agitée, la jeune femme décida d’aller à la recherche d’informations. Elle ne saurait rien en restant à l’intérieur. Elle fut tentée d’appeler Ethan Rodriguez, mais elle rejeta vite cette idée.

 

Qu’allait-elle lui dire ? Qu’elle était de mèche avec Bart ? Qu’elle avait été assez stupide pour croire qu’il ne faisait que respecter la volonté de sa mère, qui souhaitait voir la fille de son frère et lui apprendre la vérité sur ce qui s’était réellement passé dix-huit ans plus tôt ?

           

― Je vais faire un tour en ville, Mina, confia-t-elle, au bord de la crise de nerfs. Il faut que je sache ce qui s’est passé.           

― Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, Asanty, la conseilla Mina, elle-même morte de terreur à l’idée d’être coupable d’un crime qui pouvait la conduire en prison et peut-être même dans la tombe si la princesse ne revenait pas saine et sauve à la villa.           

― T’as une autre solution, peut-être ? Je suis morte de trouille, Mina ! Je m’en veux de m’être laissée entraîner dans cette affaire. Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire ?           

― Ce n’est pas le temps des regrets. La journée n’est pas encore terminée, alors on ne se laisse pas aller au découragement, ok ? T’as contacté Sylvio ?           

― Il ne répond pas non plus. J’ai contacté pratiquement toutes les personnes que je connais, en vain. Soit ils sont injoignables ou alors ils n’osent pas parler. Je ne sais plus vers qui me tourner, Mina.           

― Écoute, on va trouver une solution toutes les deux. En attendant, je te propose de se prendre un moment pour réfléchir posément et, d’ici une heure, on voit quelle piste on a.           

― Ok, tu as raison. Ce n’est pas dans la panique qu’on va trouver une solution. Je vais m’allonger un peu.           

― C’est bien. Quant à moi, je vais prendre une douche et ensuite je vais voir ce qu’on peut grignoter ce soir.           

― Ok !

           

Asanty s’installa un instant sur le canapé, juste le temps pour elle d’entendre le bruit de l’eau couler dans la douche. Puis elle s’empara de son sac et quitta la villa. Mina avait bien raison, mais elle ne pouvait tout simplement pas rester là sans rien faire.

 

Après tout, elle était responsable de ce drame et elle allait trouver une solution pour réparer son erreur. Et s’il s’avérait que Bart s’était servi d’elle, il ne s’en tirerait pas à si bon compte, prince ou pas !