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Prologue

Dix-sept ans plus tôt

 

Minuit venait de sonner à l’horloge, lorsque Danelle Morris fut soudain réveillée par un bruit de course et des chuchotements affolés. C’était Eden, son mari, et le meilleur ami de ce dernier, Luigi Dacosta.

D’instinct, elle se redressa brusquement et, le cœur affolé, se leva et enfila ses baskets, puis s’empara de son sac à dos qu’elle avait placé sous le lit.

Elle s’était endormie avec son survêtement de sport noir, qui camouflait son ventre légèrement arrondi. Elle était à son quatrième mois et espérait arriver à terme. Mais avec les événements actuels, elle en doutait.

Elle secoua la tête pour chasser ces pensées funèbres. Ce n’était pas le moment de se décourager. Eden avait besoin de son soutien et de toute la force qu’elle pouvait lui offrir.

Tandis qu’elle se dirigeait vers la porte, celle-ci s’ouvrit subitement et fit apparaître un homme grand et mince, vêtu de la tenue traditionnelle des chefs de la tribu del Rey, un ensemble pantalon et longue chemise en soie jaune, qui contrastait avec sa peau noire, à peu près la même teinte que celle de sa femme. Un collier de minuscules spirales en bois orné de perles pendait à son cou.

Danelle comprit aussitôt que le plan avait changé. Son mari ne l’accompagnerait pas. Et il y avait de fortes chances qu’elle ne le reverrait plus jamais. Et à cette pensée, elle sentit son cœur chavirer. Bouleversée, elle se blottit dans ses bras et se mit à sangloter.

− Eden, viens avec moi, je t’en prie, supplia-t-elle d’un ton désespéré.

− Je t’aime, Danelle, dit-il d’une voix pleine d’émotion. Prends bien soin de notre fille, et dis-lui que son père veillera toujours sur elle.

− Eden…

− Il faut y aller, maintenant. Cours, et ne te retourne surtout pas. Promets-le-moi.

− Je te le promets.

Il prit son visage entre ses mains et l’embrassa passionnément. Et après un dernier regard vers elle, il la laissa partir avec Luigi. Lorsqu’il les vit disparaître dans la forêt, il soupira longuement et se tourna enfin vers sa destinée, prêt à accueillir ses assaillants.

 

Les larmes ruisselant sur ses joues, Danelle courait droit devant elle, s’efforçant de refouler les pensées morbides qui menaçaient de l’envahir. À chaque pas, le battement de son cœur résonnait dans sa poitrine comme un écho de ses tourments.

Elle ferma un instant les paupières pour chasser cette sensation amère qui l’oppressait. C’était le poids des mauvais choix qu’elle avait eus à faire dans sa vie. Elle avait perdu ses pouvoirs de Fidlo pour s’être offerte à Eden avant son seizième anniversaire.

Par conséquent, elle n’était pas en mesure de se battre à ses côtés, comme la guerrière qu’elle aurait pu être si seulement elle avait écouté les sages conseils de sa grand-mère.

Celle-ci n’étant plus de ce monde, elle n’avait personne vers qui se tourner. La roue du destin poursuivait sa course implacable, l’obligeant à s’enfuir. Loin de son mari, loin de son village et loin de tout ce qu’elle avait connu depuis sa naissance.

Elle était devenue ce qu’elle s’était jurée de ne jamais être : une trouillarde et une victime. Et pendant ce temps, son mari était en train de sacrifier sa vie pour son avenir à elle et à leur enfant à naître.

Au comble du désespoir, elle se laissa tomber au sol, et du fond de sa gorge s’éleva une plainte sauvage qui se mêla au bruit du tonnerre annonçant l’orage. Et lorsqu’elle n’eut plus assez de souffle pour crier, elle se mit à pleurer à gros sanglots.

Quand un déluge de pluie s’abattit sur elle et la trempa en quelques secondes, elle s’arrêta soudain et, levant les yeux vers le ciel orageux, elle comprit alors que son mari venait de rendre l’âme — il n’avait que vingt-cinq ans — faisant d’elle une veuve, à seulement vingt-deux ans. Poussant un râle d’agonie, elle s’effondra dans les bras de Luigi.

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Cinq mois plus tard

 

Un gémissement sourd déchira soudain la nuit, réveillant brusquement Ekwa Mbassal, qui apparut en un éclair dans la chambre de sa sœur. Étendue sur le lit, elle se tortillait de douleur, le visage crispé et humide de sueur.

− Danelle ? paniqua-t-il,

− Elle arrive, Ekwa, fit-elle, haletante. Va chercher Ma’Darsille, fais vite !

− Ok, je ne serai pas long !

Tandis que son frère quittait la maison, une longue et douloureuse contraction s’empara de Danelle et lui coupa le souffle. Elle retint un cri et s’efforça de respirer lentement.

Elle n’avait pas le temps de paniquer, car le travail avait commencé. D’ailleurs, elle avait eu des semaines pour se préparer au miracle de la vie.

Elle se mit donc à pousser, encore et encore, en émettant un grognement qui fit trembler les murs. Lorsqu’elle aperçut enfin la tête du bébé, elle mit toutes les forces qui lui restaient et expulsa le petit corps.

Épuisée, elle s’accorda quelques secondes pour reprendre son souffle, puis souleva sa petite fille pour la regarder longuement, avec une bouffée de fierté et de joie.

− Bienvenue à toi, Nélia Prudence Eden Morris ! chuchota-t-elle, submergée par un raz de marée de tendresse. Montre à ton papa que tu es bien sa fille.

Elle n’eut pas à attendre longtemps, car Nélia se mit soudain à gémir doucement puis lâcha un long râle en réponse à sa mère. Et soudain, la fenêtre explosa et une pluie de verre s’abattit sur le sol.

Danelle sentit son cœur jubiler. Nélia avait hérité du don de son père. Un sourire triomphant détendit ses traits, et une vague de bien-être l’enveloppa.

− Merci, mon ange, chuchota-t-elle pendant qu’elle embrassait tendrement sa fille. J’entends papa qui m’appelle. Je m’en vais te préparer une place auprès de lui. En attendant, sois forte et ne pleure plus, car rien de mal ne t’arrivera.

La fatigue s’emparant peu à peu d’elle, Danelle posa son bébé contre son sein, et celui-ci se calma et se mit à téter tranquillement.

Maintenant que le visage de sa fille était incrusté dans son esprit, la jeune femme ferma enfin les yeux, le cœur en paix, et glissa lentement dans la mort.

Au même moment, Ekwa et Ma’Darsille pénétrèrent dans la chambre, et furent ébranlés par l’horreur de la scène devant leurs yeux.

Danelle gisait sur le lit, les draps trempés de sang. Ma’Darsille ne se laissa pas envahir par les diverses émotions qui la traversaient ; elle prit les choses en main.

Elle s’assit au chevet de la jeune femme et prit l’enfant dans ses bras pour couper le cordon ombilical, puis l’enveloppant dans une couverture chaude, elle le tendit à Ekwa, qui l’observait, horrifié par ce qu’il voyait.

Ensuite, elle s’occupa de la mère qui avait perdu beaucoup de sang. Malheureusement, celle-ci avait rendu l’âme. La prêtresse soupira d’un air sombre et se tourna vers le jeune homme qui vit la désolation dans son regard.

− Elle est partie, Ekwa. Je suis vraiment désolée. À partir de ce soir, c’est toi le père de cet enfant. Jamais personne ne doit connaître l’identité de son véritable père.

Ekwa se contenta d’acquiescer en serrant tendrement sa nièce dans ses bras, tandis que de chaudes larmes roulaient sur ses joues.

Nélia Prudence Eden Mbassal. Il l’aimait déjà autant que sa sœur, et se fit la promesse de la protéger avec autant d’acharnement que si elle était sa propre fille.