Les Amants Maudits : teaser

Mis à jour : janv. 3


Prologue


Eden Nélia

Tampas, 2025

Escortée par mon père, je marchai à pas lents vers l’autel, installé pour l’occasion dans le jardin botanique de Ma’Darsille et éclairé par des myriades de bougies rouges et blanches.

Je m’efforçai de surmonter l’angoisse qui m’oppressait. Je transpirai à grosses gouttes sous le voile qui recouvrait mon visage. Ma robe de mariée me paraissait beaucoup trop étroite ; ma longue traîne me donnait l’impression d’être enchaînée.


Malgré la pression de mon cœur dans ma poitrine, j’avançai, tout doucement mais sûrement, vers ma potence, tel un zombie. J’étais condamnée, prisonnière de mon destin. Mais surtout de mon tempérament impétueux. J’étais la seule responsable de ce qui m’arrivait. Je devais donc en subir les conséquences.


Je me rapprochai de plus en plus de mon futur époux, vêtu d’un costume sombre et le visage dissimulé sous un voile opaque. Face à lui, Ma’Darsille se tenait immobile dans sa tenue de prêtresse. Tous les deux m’attendaient devant l’autel.


Mon cœur se mit à cogner plus fort. S’il pouvait s’arrêter de battre un instant, ne serait-ce qu’une seconde, je pourrais contrôler mes jambes défaillantes.


Mon père veilla à ce que je puisse me rapprocher au plus vite et sans encombre. Il voulait voir la cérémonie finir au plus vite. Et je pouvais comprendre pourquoi. Il était l’instigateur de mon malheur.


Comment avait-il pu me mettre dans une telle position ? Toutes ces années de mensonges et de faux-semblants ! Qui était-il vraiment ? M’avait-il jamais aimée ? Il fallait croire que non. Autrement, comment expliquer sa décision de me lier éternellement à un garçon depuis ma naissance ? Et de le justifier ensuite en jouant la carte du père qui ne faisait que protéger sa fille ?


Mensonges !!! J’espérais qu’il ressentait la haine que j’avais à son égard. Je ne le lui pardonnerais jamais !


Je pris une profonde inspiration et me remis en marche vers mon infortune : mon mariage arrangé. Je n’avais aucune échappatoire. C’était l’un de ces moments où je priais pour que la terre s’ouvre et m’engloutisse à jamais.


Arrivée à hauteur de mon futur époux, dont je devinais déjà l’identité, mon père lui offrit ma main qu’il accepta sans hésiter. Mon regard désespéré rechercha un soutien dans les yeux fixes de Ma’Darsille, qui se tenait rigide et prête à sceller ma destinée. Mais elle semblait ignorer mon affliction et son regard ne quitta pas un instant celui qui, selon elle et mon père, allait me sauver d’une mort certaine. Comme si le fait de me marier contre ma volonté n’était pas déjà une mort en soi.


« Ton cœur et ton esprit sont contaminés, ma fille. À mon niveau, il n’y a plus rien à faire. C’est pourquoi, tu n’as pas d’autre choix que d’accepter ce mariage. Seule votre union pourra briser ce sortilège », m’avait-elle appris, le visage peiné.


C’était il y a cinq jours, lorsque je m’étais réveillée après un sommeil intensif de trois semaines dans lequel Ma’Darsille m’avait plongée afin de stopper la propagation de l’esprit maléfique qui avait pris mon être en otage.


J’avais ainsi découvert que ma tentative de contact en utilisant l’énergie de mes amis avait été un succès. Ma’Darsille m’avait ouvert les portes de son sanctuaire. Et dans cette cellule immaculée, je m’étais sentie enveloppée dans un havre de paix et d’harmonie.


Tant que je restais dans cet endroit, le mal en moi était éradiqué. Alors pourquoi ne pas me laisser m’y installer éternellement ? Puisqu’à l’extérieur je n’attirais que le mal.


« Parce que tu es une Élue, ma fille ! Et pour accomplir ta destinée, tu devras endurer des tribulations afin d’être préparée pour la plus grande épreuve de ta vie ».


Les paroles de la prêtresse avaient percé mon cœur et s’étaient imprégnées dans le tréfonds de mon âme. C’était comme si j’avais été marquée. Et je compris alors que derrière ce discours chevaleresque se cachait une vérité plus sombre encore.


J’entrevis à cet instant les défis auxquels j’allais être confrontée et les responsabilités que je devrais assumer. J’eus tôt fait de réaliser l’ampleur de mon erreur en faisant appel à mes amis. J’avais, sans le vouloir, mis leur vie en danger. Par conséquent, je devais réparer cette faute, en utilisant tous les moyens à ma disposition. Et le mariage en faisait partie.


À cette pensée, je repris brutalement conscience de ma situation et une nouvelle bouffée d’anxiété m’assaillit. Le rituel avait déjà commencé. Je n’avais pas remarqué la noirceur du ciel. Mais je vis apparaître la multitude d’étoiles qui reflétaient leur lumière intense sur le visage de Ma’Darsille. Ses yeux s’illuminèrent d’un jaune fluorescent, nous obligeant tous les trois à baisser les yeux.


Tandis que la prêtresse scellait notre union par des mots empreints de magie, je laissai mon esprit s’évader de mon corps, comme pour tenir à distance le flot d’émotions qui menaçait de me prendre d’assaut. Même si cette tentative n’offrait qu’une protection illusoire.


Je ne voulais plus être une fille spéciale. Je voulais juste avoir une vie normale. Était-ce trop demander ?


− … chair pour chair et sang pour sang, seul le tourment de son âme te libérera au septième jour des noces ! Maintenant, lève ta main gauche vers les étoiles pour obtenir ton alliance…


La voix enchanteresse de Ma’Darsille me ramena brusquement à la réalité. Je levai la main gauche et attendis de découvrir la bague qui allait sceller mon union. Aussitôt après, un petit nuage passa sur mon annulaire et le para d’un tatouage, aussi rouge que le sang, représentant un serpent. C’était un pur chef-d’œuvre qui me rappela vaguement une bague au design quasi similaire. Je cessai tout à coup de respirer.


Non pas ça ! Pas ça !


Je levai des yeux effarés vers Ma’Darsille, qui m’invita à me tourner vers l’homme qui s’était tenu à mes côtés, silencieux durant toute la cérémonie. Mon cœur se mit à tambouriner dans ma poitrine. J’allais certainement succomber à la crise qui s’annonçait.


Je lui fis enfin face, mais n’osai regarder à travers le voile, de peur de ne pas retrouver le visage que j’avais dû imprégner dans mon esprit. Je baissai donc les yeux sur sa main droite et là, j’eus l’amère déception de découvrir la seule et unique bague aux serpents conjoints.


Je secouai la tête d’un air consterné. Des larmes de chagrin ruisselèrent sur mes joues, et je sentis une force invisible m’obliger à poser le regard sur mon mari. Je pleurai à chaudes larmes, tentant encore de lutter contre cette force qui m’empêchait de fermer les yeux. Je devais faire face à ma plus grande peur.


Un léger courant d’air me chatoya la peau avant de faire voltiger le voile qui exposa le visage de Kalé, anormalement paisible. J’en fus dévastée.


− Ma’Darsille, non !!! Ce n’était pas ce qu’on s’était convenus ! Non ! sanglotai-je, mon regard suppliant allant de la prêtresse à mon père. Papa ? Je t’en prie ! Ne me fais pas ça, s’il te plaît !

− Je n’y suis pour rien, ma chérie ! répondit celui-ci d’une voix pleine d’émotion. Ton cœur a choisi.

− Non ! Il ne s’agissait pas de mon cœur, mais du pacte que tu as fait avec tonton Odel ! M’aurais-tu menti, alors ?

− J’ai mal interprété les étoiles, pardonne-moi !


Il n’eut pas le courage de soutenir mon regard désemparé. Il détourna la tête et laissa échapper un gémissement étouffé. Ma’Darsille prit alors la parole.


− Ton père n’y est pour rien. Tu as brisé le pacte lorsque tu as fait fusionner l’énergie des deux Mystes à la tienne. Tu n’as pas tenu compte de mes avertissements.

− Non ! Nous avions un accord ! Si j’acceptais d’épouser Dali, alors aucun de mes amis ne subirait les conséquences du sortilège. J’ai accepté de le faire. J’ai tenu ma parole. Maintenant, à vous de faire de même ! hurlai-je. Ma’Darsille ! Papa ! Je vous en supplie !

− Ça ne marche pas ainsi, ma fille ! déclara Ma’Darsille. Tu ne peux pas épouser Dali si tu ne peux lui offrir l’immortalité. Ton cœur appartient à un autre.

− Que faut-il que je fasse, dans ce cas ? Je suis prête à tout, pourvu qu’il soit épargné !

− Serais-tu prête à renier l’amour que tu portes à ce garçon ?


Je me raidis de tous mes membres. Le regard scandalisé que je lui lançai suffit à répondre à sa question. Elle approuva tristement de la tête.


− Il n’y a donc rien que je puisse faire pour toi, Nélia. Je suis vraiment désolée. Si tu tiens à lui, tu devras trouver la solution par toi-même. Souviens-toi simplement que lorsque vous ne ferez qu’une seule chair, alors tu le perdras à coup sûr !

− Non ! Ma’Darsille ! Non !!!


Trop tard. Kalé m’embrassait déjà pour sceller notre union, et une avalanche d’étoiles multicolores nous enveloppa et nous transporta vers notre nouvelle vie.





Chapitre 1


− Penses-tu que nous avons pris la bonne décision ? demanda Ekwa, le visage inquiet, après la disparition des mariés.

− C’était le seul moyen de la sauver d’une mort certaine, répondit la prêtresse, le regard affligé. Avec Eden Morris 1er qui la réclame, Kalé est le meilleur candidat pour la protéger.

− Dali aurait très bien pu faire l’affaire, surtout avec les pouvoirs de son père, insista-t-il, pas très convaincu par son discours.

− À quoi lui serviraient ces pouvoirs s’il n’a pas l’amour de Nélia ?

− Elle aurait fini par l’aimer, éventuellement.

− C’est malheureusement le temps qui nous fait défaut, et on ne pouvait pas prendre ce risque. Kalé est beaucoup plus puissant que Dali et l’amour de Nélia décuplera sa force. Et c’est ce dont Nélia a besoin, de quelqu’un qui saura être son bouclier dans cette épreuve qui l’attend.

− Tout de même, j’aurais aimé être honnête avec elle. Elle doit me détester, à présent.

− C’était un risque qu’on ne pouvait pas prendre, Ekwa, crois-moi. Si elle avait su la vérité, elle aurait cherché un moyen de l’éviter, tu la connais aussi bien que moi.


Il acquiesça en signe d’assentiment, et laissa échapper un soupir résigné.


− Pourra-t-elle annuler ce mariage, une fois l’épreuve passée ?

− Si elle respecte les clauses du contrat : de ne pas s’accoupler avec le Grand-Myste avant les sept jours réglementaires.

− Et si ce Myste l’obligeait à le faire ?

− Alors, elle siègera aux côtés de son aïeul, et nous savons tous les deux où cela va nous mener.



Dissimulé dans le feuillage d’un arbre centenaire, le corbeau se tenait immobile, observant la scène qui se déroulait sous ses yeux. Personne n’avait perçu sa présence, pas même la prêtresse Mamissi.


Il attendit que l’union du couple soit finalisée pour disparaître d’un battement d’ailes fugace dans un ciel embrasé d’une lueur rouge sang, tel un présage funeste : le pacte conclu entre un Myste et une Fidlo.


Le corbeau se posa un instant sur la branche d’un marronnier, à proximité d’une maison isolée à l’orée de la forêt de Gayade. Peu de temps après, il fut rejoint par deux autres corbeaux qui le remplacèrent sur son poste d’observation tandis qu’il s’envolait vers le balcon du premier étage de la maison. Il pénétra par la fenêtre entrouverte d’une chambre obscure et se matérialisa en une somptueuse jeune femme drapée de noir et d’une beauté aussi glaciale que la mort.


Celle-ci s’approcha du lit sur lequel dormaient les jeunes mariés et se mit à murmurer :


Traitre est le cœur

Faible est la chair

Et votre amour trompeur

Ne passera pas l’épreuve du temps


Deux lucioles sortirent ensuite de la bouche de la sorcière, illuminant vaguement la pièce, et chacune alla se poser sur la tête des deux endormis et pénétra dans les profondeurs de l’oreille, sans jamais réveiller ceux-ci. Puis la sorcière reprit sa forme animale et disparut dans les ténèbres.


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