L'appel du sang : teaser

Mis à jour : janv. 3


Prologue


1er février 2008


Le Domaine,

Territoire de la famille royale


Le ciel était toujours couvert d’un épais manteau de nuit, alors que la matinée venait tout juste de prendre congé. L’île entière était plongée dans l’obscurité, n’ayant pour seul repère que la lune qui la nimbait d’un étrange halo surnaturel, comme pour permettre à ses habitants, la plupart habitués à ce phénomène singulier, de vaquer à leurs occupations.


Dans la limousine, tandis qu’Ethan s’inquiétait de ne pas voir le véhicule s’arrêter enfin après avoir roulé depuis un très long moment, la princesse Lily-Mae, elle, luttait contre le torrent d’émotions qui déferlait sur elle et mettait en péril la maîtrise d’elle-même.


En effet, elle n’était plus qu’une boule de nerfs sur le point d’exploser. Et elle ne comprenait pas pourquoi elle était dans cet état, et ce, depuis qu’elle avait abandonné ses cousins à l’hôtel.


Oui, elle les avait abandonnés à leur triste sort !


Barthélémy en premier. Comment avait-elle pu se détourner ainsi de lui alors qu’il était probablement le seul lien qui la liait à sa famille paternelle ? Enfin, c’était ce qu’elle pensait jusqu’à ce qu’il commette cette erreur fatale. Elle le revit penché sur elle et ses lèvres plaquées contre les siennes, dans un geste avide et possessif, presque dominateur.


Or, ce n’était pas le Barthélémy qu’elle connaissait. Celui qui s’était toujours montré prévenant avec elle, agissant avec une grande douceur à son égard. Ce jeune homme qui possédait un sang-froid à toute épreuve. Jamais il n’aurait cédé à ses pulsions, notamment avec elle. N’était-elle pas sa cousine ?


Sur le moment, elle avait été si déconcertée qu’elle n’avait pas pu réagir. Et ensuite, Peix avait fait irruption dans la pièce, et tout était allé très vite.


Lily-Mae ferma très fortement les paupières et serra les dents, tout en essayant de chasser les images atroces de cet instant où Peix avait perdu le contrôle de lui-même. Elle ne voulait plus entendre les cris d’agonie de Barthélémy. Elle cherchait à faire taire cette voix insidieuse qui la rendait coupable d’avoir provoqué la rage de Peix.


Comment aurait-elle pu faire cela quand elle était elle-même sous le choc de ce qui se passait sous ses yeux ? En attendant, elle se trouvait dans cette voiture, en route pour le palais, alors que ses cousins étaient peut-être déjà morts.


― Non ! hurla-t-elle subitement en se redressant. Je ne peux pas les laisser mourir ! On doit retourner à l’hôtel, et tout de suite !


Le chauffeur freina brutalement le véhicule, comme une réponse à sa demande. Hébétée, elle lança un regard inquiet vers Ethan, qui n’avait pas bougé jusque-là.


― Chuuut ! l’intima-t-il, le regard grave. Je vais voir ce qui se passe. Ne sortez surtout pas d’ici avant mon retour, princesse !


Il attendit que Lily-Mae lui confirme d’avoir bien compris son ordre, puis il se glissa promptement à l’extérieur. Là, sous le pâle croissant que formait la lune dans le ciel obscur, il vit une multitude d’hommes masqués ― silhouettes sombres et armés d’épées ― encercler la limousine, l’air menaçant.


Réprimant un juron, il jeta un coup d’œil furtif alentour, et remarqua qu’ils se trouvaient en campagne et non en ville, ce qui confirmait son malaise de ne pas voir la voiture s’arrêter plus tôt.


C’était un guet-apens. Et le chauffeur était dans le coup, songea-t-il. D’ailleurs, celui-ci n’était plus au volant. Ethan se maudit son manque de flair. Il n’avait pas anticipé cela, et avait mis la princesse en danger.


Maintenant, comment allait-il pouvoir les faire sortir de cette situation ? Le visage crispé, il dévisagea durement les hommes masqués, prêt à riposter à la moindre attaque, tout en priant pour que la princesse ne sorte pas du véhicule. Elle y serait en sécurité, le temps qu’il se débarrasse de ces malfrats. Malheureusement, sa prière ne fut pas entendue, et la princesse quitta son lieu sûr.


― Ethan, qu’est-ce qui se… ?


À la vue de la masse guerrière autour d’eux, elle laissa échapper un hoquet de panique et se figea à ses côtés, luttant pour ne pas crier de terreur. Son garde du corps était avec elle, elle n’avait pas à avoir peur, n’est-ce pas ? Mais elle en doutait sérieusement. Il ne faisait pas le poids contre ces hommes terrifiants. Et elle n’avait aucun moyen de lui venir en aide.


Exactement comme ce qui s’était passé à l’hôtel avec Barthélémy. Elle n’avait pas pu lui porter secours, et maintenant, il était probablement mort !


― Je vous avais pourtant dit de rester à l’intérieur ! la blâma Ethan d’un ton dur.

― Hello, princesse ! lança une voix grave dans l’assistance. Quel plaisir de vous revoir enfin !


Une silhouette sombre et impressionnante se détacha de la foule et s’approcha lentement d’Ethan et de Lily-Mae. Le garde du corps se plaça instinctivement devant la princesse pour empêcher l’inconnu de l’approcher de trop près. Le regard menaçant, et le corps en position de combat, il observa le moindre de ses mouvements.


L’homme qui s’était approché d’eux s’arrêta soudain et éclata d’un rire condescendant, puis s’adressa à Ethan.


― Je suis le chef Adjouma, de la tribu Mankou, et j’ai été chargé de ramener la princesse, saine et sauve, auprès des siens.

― Jamais ! s’écria Ethan d’une voix pleine de mépris.


Il connaissait très bien la tribu Mankou, un groupe de rebelles parmi le peuple Santayalé, qui rejetait le règne de la famille El Meidah.


― Dans ce cas ! fit le chef en faisant signe à ses hommes d’un mouvement de la tête.


Et aussitôt, les épées pointées vers lui, quatre hommes d’une taille impressionnante foncèrent sur le garde du corps en rugissant. Ethan ferma les poings, prêt à se battre.


― Non, arrêtez ! hurla la princesse dans une attente désespérée de pouvoir le sauver. Je vous suis !


Tout en disant cela d’une voix déterminée, elle s’était glissée devant Ethan, comme pour le protéger de leur attaque. Les assaillants s’immobilisèrent instantanément, l’observant en silence.


Elle se tenait droite et sûre d’elle, malgré la peur qui faisait trembler légèrement son corps. Elle ne savait pas combien de temps elle allait tenir ainsi sans s’effondrer de terreur. Mais elle résisterait le plus longtemps possible, non seulement pour Ethan, mais aussi pour se prouver à elle-même qu’elle n’était pas une princesse froussarde et inutile.


De son côté, Ethan était furibond, et il tentait vainement de contenir cet accès de colère. L’intervention de la princesse l’avait pris par surprise. Que croyait-elle faire, là ? N’avait-elle donc aucune conscience ? Elle ne connaissait pas ces sauvages comme lui les connaissait, et elle n’avait aucune idée du danger qu’elle encourrait.


D’un geste ferme, il la prit par l’épaule et l’obligea à lui faire face. Son visage avait une expression effrayante et son regard une intensité douloureuse.


― Ce n’est pas un jeu, princesse ! Ces hommes sont dangereux.

― Oui, je le sais très bien, et c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour les empêcher de vous tuer !

― Et je suis entièrement contre cette idée, princesse ! lui fit-il savoir d’un ton brusque. Je ne vous laisserai pas partir avec ces criminels !


Il la maintint fermement par le bras pour l’empêcher de mettre son plan à exécution. Il n’avait aucune intention de la livrer à ces rebelles. S’ils voulaient l’enlever, alors ils devraient lui passer sur le corps.


Mais c’était sans compter l’obstination de la jeune princesse. Elle avait pris sa décision et rien ni personne ne pourrait lui faire changer d’avis. Tout en elle protestait sauvagement. Les sourcils froncés, elle fit mine de le repousser quand, l’espace d’une fraction de seconde, une brise légère fit frissonner sa peau, faisant virevolter son voile et libérant son visage pâle et ses yeux brillant d’une lueur intensément obscure.


Ethan n’eut pas le temps de comprendre ce qui se passait, car ses yeux furent aussitôt éblouis par cette lumière douloureusement vive, et son corps tout entier se pétrifia et devint aussi dur qu’une statue de pierre. Il était complètement immobile, et ne pouvait donc plus l’empêcher d’agir à sa guise. Seuls ses prunelles pouvaient bouger.


Sans chercher à analyser ce qui venait tout juste de se produire, Lily-Mae se pencha vers le jeune homme et déposa un petit baiser sur sa joue d’un air affligé. Puis, lorsque ses yeux reprirent leur teinte naturelle, elle se tourna vers le chef Mankou, et rejetant en arrière son opulente chevelure brune, elle s’avança vers lui d’un pas déterminé.


Ethan pouvait l’apercevoir à travers ses yeux brouillés par des larmes de colère et de frustration. Toutes sortes de messages fusaient dans son cerveau, mais son corps ne parvenait pas à répondre à aucun d’eux. Il savait qu’il était sous l’emprise de la magie. Mais il ne savait pas qui en était responsable : Lily-Mae ou Rayba ?


Il vit la princesse s’approcher de la silhouette massive du chef, aux yeux d’un noir perçant et maléfique. Il admira l’attitude assurée et posée de celle-ci, malgré le danger qui l’entourait. Il aurait voulu lui épargner cette situation, mais ses membres ne réagissaient plus aux commandes de son cerveau.


Pas un instant, Lily-Mae n’avait quitté le chef Mankou des yeux. Elle avait conscience du regard attentif que celui-ci promenait sur elle. Lorsque la distance entre eux fut réduite, elle s’arrêta un instant, le regarda fixement et attendit sa réaction.


Il lui tendit la main pour l’inviter à le rejoindre. Mais elle le considéra d’un air solennel, l’interrogation se lisant sur son visage. Puis elle se décida enfin à prendre sa main dans la sienne, s’efforçant de ne pas trembler.


Elle respira à fond, avant de s’adresser à lui :


― Je suis prête. Seulement, ne lui faites aucun mal !


Elle parlait d’une voix douce, presque dans un souffle, mais le chef ne se méprit pas sur le ton autoritaire de sa voix.


― Je vous en donne ma parole, répondit-il simplement.


Il serra doucement sa main comme pour s’assurer qu’elle ne le lâcherait pas en cours de route. Puis il l’entraîna vers la forêt, ses hommes le suivant de près, sous la vue horrifiée du garde du corps, qui assista avec une impuissance déconcertante à l’enlèvement de la princesse par l’un des plus grands adversaires de la couronne.



Chapitre 1


2 février


Le Sanctuaire,

Territoire du peuple Mankou


La Gada referma doucement la porte derrière elle, veillant à ne pas réveiller la jeune fille qui dormait dans son lit, depuis plus de 24 heures. La traversée du mur magique qui protégeait le Sanctuaire du Domaine, l’avait complètement assommée. On ne pouvait prédire le temps qu’il lui faudrait pour reprendre conscience.


Le sanctuaire était le royaume des Mankous, un petit village construit sur une presqu’île située au Sud du Domaine, et séparé par une frontière magique. Au cœur de la forêt se trouvaient des petites maisons en terre cuite autour d’un temple de pierre.


La Gada, une vieille dame forte à la peau café au lait, était la présidente de cette communauté, qui regroupait l’ensemble des praticiens de la magie ancestrale. Celle des premiers habitants du Domaine, avant que ces derniers ne soient persécutés par la famille El Meidah.


Née Maryl Nzé Tchibani, soixante-cinq ans plus tôt, la vieille dame était la descendante directe du Grand Chef Santayalé, Alto Ange Yelkasser, et était la dépositaire de la tradition ancestrale. D’ailleurs, la « Gada » signifiait « gardienne de la tradition », surnom qu’elle avait hérité de son arrière-arrière-grand-mère, qui avait combattu aux côtés du Grand Chef contre Thomason Allis El Meidah.


Quand le peuple Santayalé avait perdu la bataille contre la famille royale, deux siècles plus tôt, son arrière-arrière-grand-mère et les quelques survivants s’étaient réfugiés sur l’île, que celle-ci avait baptisé le « Sanctuaire », après l’avoir scellé par la magie pour empêcher l’invasion de la famille El Meidah.


Le temps de panser leurs blessures, d’agrandir leur nombre et surtout de développer leurs forces occultes, grâce aux vestiges de la magie ancestrale, ils étaient revenus à la vie, adoptant le nom de « Mankou », qui signifiait « révolte ». Et après des années d’attente et de conspiration, ils osaient enfin sortir de leur forteresse, plus puissants que jamais.


Leur première mission, sous le commandement du filleul de la Gada, le chef Adjouma, fils aîné de sa meilleure amie, qui avait repris le flambeau de son père décédé dix ans plus tôt, avait été un franc succès. Le kidnapping de la petite-fille du roi, s’était avéré plus simple que prévu, grâce à la princesse Lily-Mae, qui avait, sans le savoir, neutralisé Ethan Rodriguez, facilitant ainsi le travail des guerriers.


La Gada était satisfaite de la tournure des événements. Et maintenant que la princesse était dans son territoire, elle pouvait poursuivre son œuvre : restaurer un nouveau monde où son peuple vivrait en paix et en harmonie, en pratiquant librement la magie de leurs ancêtres.


Et Rayba était la clé de la réussite de ce projet bien ambitieux. Mais pour en arriver là, la Gada devait tout d’abord réussir à faire émerger l’esprit de cette dernière, afin qu’elle reprenne définitivement le contrôle de son corps, puis elle devrait lui révéler qui elle était réellement et lui faire accepter ses origines, et enfin, elles pourraient combiner leurs magies, la sienne et celle de la jeune fille, pour ramener l’esprit du Grand Chef Santayalé afin de mettre un terme définitif au règne de la famille El Meidah.


Elle soupira d’aise et se dirigea dans le salon où l’attendait Alima Dagostino, sa meilleure amie et sœur spirituelle. Installée dans un fauteuil, les mains posées sur les genoux, et le regard fixé sur un point invisible, celle-ci semblait méditer. Mais en réalité, elle était en pleine séance de communication avec les esprits.


Elle était médium et pouvait déceler tout esprit, bienfaiteur ou maléfique, qui habitait une personne ou un lieu. Et en ce moment même, elle captait l’aura des « Réï », les esprits qui protégeaient les membres de la famille royale. Ils étaient au nombre de trois, campés devant la porte de la chambre dans laquelle dormait la jeune princesse.


Pour l’instant, Alima ne détectait aucune intention belliqueuse chez ces êtres. Probablement parce que leur hôtesse était toujours inconsciente. Mais tout cela changerait au réveil de la princesse, et selon son identité : Rayba ou Lily-Mae. Et Alima était psychiquement prête pour l’affrontement qui s’ensuivrait.



La nuit était sombre et profonde, et de rares étoiles scintillaient dans le ciel, répandant sur la forêt une clarté moribonde. Dans l’obscurité de la chambre où on l’avait installée, Lily-Mae s’éveilla brusquement d’un cauchemar qui la laissa pantelante et le corps couvert de sueur.


Elle rejeta son drap et s’assit, encore un peu étourdie par son rêve, dont les bribes surgissaient de son esprit pour disparaître instantanément. Elle respira lentement jusqu’à ce que son cœur se mette à battre moins vite, puis se leva et s’approcha de la fenêtre qui laissait pénétrer la lueur laiteuse de la lune.


Au-delà, s’étendait la forêt, vaste et impénétrable, dégageant une atmosphère macabre. Immobile et silencieuse, Lily-Mae se perdit dans la contemplation des arbres, qui frémissaient doucement, et dont les branches semblaient s’étirer vers elle, tels des bras tendus, l’invitant à s’y blottir pour apaiser son esprit tumultueux.


Une invitation difficile à ignorer, car le chuchotement des arbres, porté par la brise nocturne, s’élevait, doux et langoureux, pour se glisser dans ses oreilles et s’infiltrer dans son cerveau, faisant naître en elle une irrésistible pulsion d’ouvrir la fenêtre et de s’abandonner à l’appel envoûtant de la forêt.


Inconsciemment, elle actionna la poignée de la porte-fenêtre qui s’entrouvrit et l’engloutit instantanément, la faisant sombrer dans l’inconscience…


Elle dormait dans sa chambre, chez sa grand-mère, quand elle sentit quelqu’un la secouer doucement.


― Réveille-toi, Chantelle !


Elle ouvrit les paupières d’un air brusque et sortit de son sommeil, encore hébétée. Elle s’assit dans son lit et son regard se posa enfin sur sa mère, Malia. Celle-ci lui paraissait affligée dans sa robe de chambre beaucoup trop grand pour elle. Son visage sombre paraissait si contrarié et les rides s’étaient creusées autour de ses yeux et de sa bouche.

Elle lui parut soudain plus vieille qu’à l’accoutumée.


En la voyant ainsi, Chantelle comprit immédiatement qu’il s’agissait de sa grand-mère. Cette dernière était très malade, et cela durait déjà depuis une semaine. Ce soir, au dîner, tout le monde était d’avis qu’elle ne survivrait pas cette nuit.


― Oma (maman) ? fit-elle, reprenant lentement pied dans la réalité. Qu’est-ce qu’il se passe ? C’est Tioma (grand-mère) ?

― Elle est en train de traverser le fleuve et souhaite te voir avant d’atteindre l’autre rive, fit Malia d’une voix empreinte d’une profonde tristesse.


Sur le point de craquer, elle détourna le visage pour cacher les pleurs qui remplissaient ses yeux. Lui accordant un moment pour se ressaisir, Chantelle en profita pour enfiler sa robe de chambre. Puis elle suivit sa mère jusque dans la chambre de sa grand-mère, à l’autre bout du couloir.


Malia entrouvrit la porte pour laisser passer la jeune femme, ne prenant pas la peine de pénétrer à l’intérieur, ayant déjà fait ses adieux à la matriarche. Elle pressa doucement l’épaule de Chantelle en un geste d’encouragement. Puis, étouffant un sanglot, elle tourna les talons et quitta la pièce au plus vite. Si elle y restait une minute de plus, elle craignait de s’effondrer irrémédiablement.


Demeurant stoïquement derrière la porte, Chantelle écouta le bruit décroissant des pas de sa mère dans le couloir, avant de s’approcher du lit de la mourante. La lampe de chevet éclairait pâlement la pièce et lui donnait une aura mystérieuse. Elle laissa son regard errer dans la chambre : petite, avec le strict minimum. Un lit, une coiffeuse, une armoire, et le tout dans un décor d’une autre époque.


La silhouette émaciée de sa grand-mère se dessinait sous la couverture. Ses râles profonds indiquèrent à la jeune femme qu’elle s’accrochait douloureusement à la vie. Elle n’avait plus qu’une peau momifiée sur les os, son visage ridé était encadré par des cheveux cotonneux blancs et courts.


― Viens plus près, chuchota la vieille dame en remuant à peine, comme si elle avait senti la présence de sa petite-fille dans son sommeil.


Chantelle s’installa à son chevet, quelque peu hésitante, et le cœur battant rapidement dans sa poitrine. Elle appréhendait ce moment où elle devrait accompagner l’âme de sa grand-mère dans le monde de ses ancêtres.


Chantelle était une Oka, une passeuse d’âmes, depuis ses treize ans. Exactement comme sa grand-mère, qui l’avait aidée à développer son don. Et cette nuit, c’était son tour à elle d’assister l’âme de cette dernière pendant sa transition vibratoire.


C’était bien la première fois que la jeune femme allait mettre ses connaissances en pratique. Et rien qu’à cette pensée, elle sentit son cœur s’emballer sous l’effet d’un mélange de peur et d’excitation. Elle avait dû attendre ses vingt-cinq ans pour pouvoir enfin accomplir cette tâche.


C’était maintenant à elle de prouver à sa grand-mère qu’elle était prête, et qu’elle avait la ferme intention de la rendre fière et heureuse.


Elle respira profondément pour rassembler le courage dont elle avait besoin, et prit la main que sa grand-mère lui offrait. Celle-ci était froide, presque sans vie.


― C’est le moment, Tioma, l’informa-t-elle sur un ton qui se voulait calme et confiant. La barque s’approche de la rive. Regarde qui vient nous accueillir.

― C’est… Lily-Mae ?

― Oui, ta sœur jumelle est là.

― Elle m’a tant manqué !

― Cette fois, personne ne vous séparera. Va, Tioma ! Va la rejoindre, elle t’attend.

― J’arrive, Lily-Mae ! Je rentre enfin à la maison…


Cette nuit-là, Rayba-Ann Garland, âgée de quatre-vingt-huit ans, mourut dans son sommeil, sans souffrance, bercée par ses souvenirs : son amour inconditionnel pour sa sœur jumelle Lily-Mae Garland, morte à vingt et un ans.


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